Gros sous et microclimats

Le métier de prévisionniste est sous haute pression économique. Encore un peu et demain, à la côte, il fera 30 degrés. Ou de force.

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Les températures refroidissent, les esprits s’échauffent. C’est un classique. "C’est typiquement le genre d’été où j’envoie ma femme faire les courses, vous voyez, nous confie ce Monsieur Météo. Je veux bien que les gens en aient gros sur la patate et que ce temps pourri n’arrange rien, mais bon… Marre d’être celui sur lequel on se défoule." Ce qui est plus rare, en revanche, c’est d’assister à l’étalage de cette même frustration irrationnelle dans le chef d’organisations commerciales qu’on a connues plus maîtres de leurs nerfs en d’autres temps, pluvieux ou non.

Au début de ce mois, l’office du tourisme de Knokke-le-Zoute a perdu les siens face à l’insistance du site Météo Belgique à annoncer… de la pluie. Depuis le mois de juin, cette association de passionnés se mouille dans ses prévisions à long terme en tablant sur une tendance saisonnière globalement instable et orageuse. Or, d’après les exploitants de la côte, ce genre de prédiction engendrerait pour l’industrie touristique un manque à gagner de 5 à 7 millions d’euros par jour, en raison des multiples annulations qu’elle provoquerait. Furieux, les hôteliers seraient même disposés à attaquer le site en justice, ou à tout le moins lancer une campagne de dénigrement à son encontre.

Chez Météo Belgique, on insiste: nous parlons bien de tendance saisonnière. Ce n’est pas comme si on prétendait qu’il pleuvra avec certitude le 15 août à Ostende aux alentours de 14 h… On botte en touche: jamais nous n’avons parlé d’été pourri. Pour ce genre d’interprétation, voyez la presse… Et on s’autorise même un nuage de perfidie: et si c’était l’autre climat maussade régnant en Belgique, communautaire celui-là, qui faisait fuir les plagistes…

Après la pluie, la perte sèche

Mais revenons à nos moutons, cumulus et autres nimbus. "Comme c’est curieux, sourit Sabrina Jacobs, de RTL-TVI, il y a quelques années une légende plutôt tenace voulait que nous, les prévisionnistes, étions à la solde des hôteliers de la côte pour le compte desquels on prévoyait systématiquement du beau temps les veilles de longs week-ends. Finalement, elle aura servi à quelque chose, cette polémique. Elle aura prouvé qu’on est indépendants."

Indépendants, soit. Mais nos météorologistes ne seraient-ils pas par ailleurs trop pessimistes? La question a été posée ces derniers jours par les exploitants de plusieurs parcs d’attractions, dont Pairi Daiza et Walibi. Selon eux, la fréquentation baisse de 30 à 40 % les jours où la météo prévoit du temps maussade. Or, ils sont persuadés que ce n’est pas la météo proprement dite, mais bien la manière dont les bulletins du temps sont présentés qui influence leur chiffre d’affaires. Les météorologistes parlent d’éclaircies? Ça sonne comme un sursis entre deux averses. Plutôt que de voir le baromètre à moitié vide et n’évoquer que les risques de pluie, évoquons plutôt les plages d’ensoleillement prévues pour la journée. D’ailleurs, avancent les parcs d’attractions, cet été n’est pas si pourri. Entre le 1er et le 8 juillet, la Belgique a connu du 87,5 % d’heures sèches.

Ce genre de reproche, ce Monsieur Météo un peu excédé cité plus haut y est habitué. "Typiquement, on vous reproche d’avoir prévu du mauvais temps et qu’il fait meilleur que prévu. Parce que tel événement a dû être annulé ou déplacé. Dans le sens inverse, ça passe beaucoup mieux. Je ne vous apprends rien, le Belge sait s’organiser sous la pluie." Il y a six ans, il avait d’ailleurs été invité par des responsables touristiques. "À l’époque déjà, on n’était pas parvenus à trouver une solution. Des parcs d’attractions, il y en a aux quatre coins du pays. Un pays qui, je le rappelle, est soumis à de nombreux microclimats. Et franchement, je me vois mal dire aux gens: aujourd’hui, allez à Walibi mais évitez la cascade de Coo… Ceci dit, pourquoi ces exploitants n’installeraient pas une webcam pour que les visiteurs se fassent leur avis?" Autre solution, le "now casting", un bulletin météo sur mesure, qui permet de prévoir la prochaine averse sur le site et sa durée. Evidemment, c’est plus cher.

Sur la chaîne privée, Sabrina Jacobs est également consciente de la pression qui s’exerce sur les bulletins de prévision. "Il y a quelque temps, j’ai eu en main une étude sur l’ensemble des secteurs d’activité dits météo-sensibles. Tourisme, construction, transports, agriculture, shopping… C’est énorme!" Les intérêts des vendeurs de parapluies n’étant pas nécessairement ceux des marchands de glaces, il est donc crucial que les prédictions soient établies en toute objectivité pour garder la girouette au milieu du village. Un credo que la Miss Météo de la chaîne privée n’est pas près de lâcher. "L’info dont je dispose, je fais de mon mieux pour la rendre claire, voire agréable. Mais je ne tronque pas la réalité. La météo n’est pas à vendre, on ne la choisit pas à la carte. Et je ne fais pas de propagande!"

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