Godspeed You! Black Emperor à la conquête des Nuits Bota

Le collectif de Montréal a pris le Cirque Royal d’assaut le temps d’un concert orchestré de mille idées, toutes aussi géniales que radicales. Retour sur une soirée jouée à guichets fermés.

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Après une journée d’ouverture plutôt orientée électro et hip-hop (Kutmah, Shabazz Palaces, Flying Lotus), les Nuits Botanique plongent du côté obscur de la force électrique. Là où les guitares s’éclairent aux amplis à lampes. Il est tout juste 20 heures quand deux hommes aux cheveux frisés posent leurs moustaches sur scène. Le Grec Giorgos Xylouris et l’Australien Jim White ne sont pas du même continent et, habituellement, ils ne vivent d’ailleurs pas sur la même planète. En temps normal, le kangourou rebondit derrière la batterie de Dirty Three, groupe de rock instrumental imaginé par le cerveau de Warren Ellis, bras droit cinglé de Nick Cave. Dans un autre style, le Grec est un bluesman méditerranéen, véritable porte-drapeau des vagues à l'âme d'une nation au bord de l'implosion. À deux, les musiciens forment Xylouris White, projet qui, ce mercredi soir, s'épanouit dans une ambiance intimiste, réchauffée par trois spots rougeoyants et de nombreux applaudissements. Entre musique folklorique et embardées cinématographiques, mythes de la mer Égée et rythmes chavirés, le duo fait voyager ses compos en première classe. Entre virtuosité inspirée du jazz et explosivité héritée du rock, le jeu de batterie de Jim White s’avère redoutable, impeccable. Implacable. À ses côtés, l’enfant du rebétiko abandonne son spleen sur les cordes d’un laouto, un luth venu de Crète, une sorte de mandoline des îles grecques. En compagnie de Xylouris White, on savoure un mezzé d'influences dispersées, mais extrêmement bien digérées.

Dans la foulée, huit musiciens canadiens s’emparent des lieux. Godspeed You! Black Emperor demeure le symbole de l’absolutisme post-rock. Au croisement du rock et de la musique classique, de l'avant-garde et de traditions séculaires, la formation de Montréal explose les codes et crie sa rage sans piper mot. Trois guitares, deux batteries, des lignes de basse, un violon, parfois un violoncelle : les instruments virevoltent ici dans un incessant va-et-vient de crescendos instrumentaux. Archi comble, le Cirque Royal succombe aux orchestrations épidermiques de ces révolutionnaires silencieux. À la régie, un projectionniste tire sur des pellicules, laissant défiler de vieux films sur un écran géant. Derrière le groupe, les images s’accumulent ainsi comme autant de critiques de la société moderne : sa fuite vers l’avant, son besoin de produire, construire, détruire, d'en vouloir toujours plus. Davantage de buildings, de ponts, de déforestations, de révolutions, d'arrestations, d'inondations et de phénomènes météorologiques un peu flippants. Son nouvel album en poche ("Asunder, Sweet And Other Distress"), Godspeed You! Black Emperor affronte ce pessimisme ambiant en dressant un mur du son lumineux : une lueur d’espoir. Un cri de ralliement brillamment orchestré, un coup d’envoi idéal pour les Nuits Botanique.

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