Génération oreilles cassées

Nouvelles technologies, boîtes de nuit et concerts live… Nos ados entendent comme des quinquas et des trentenaires vivent avec un sifflement continu dans la tête. Des problèmes parfois aigus, souvent graves. Pourtant, il est possible de se protéger.

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Mourrons-nous tous sourds? La question n'est pas aussi provocante qu'il n'y paraît, vu le vieillissement de la population et, surtout, le fait que nos ados ont déjà des oreilles de quinquagénaires. On prend soin de son capital santé en mangeant bien, en se méfiant des UV et en faisant son jogging, mais on oublie de préserver nos oreilles. Pourtant la pollution sonore nuit elle aussi à notre santé: fatigue, stress, dépression, hypertension, maladies cardiovasculaires… Sans compter les dégâts dans l'oreille, souvent définitifs. Et pour l'heure, la science n'a pas de solution miracle. Alors, comment fonctionne notre oreille? Peut-on limiter les dégâts? Et que faire en cas d'"accident" sonore? Ouvrez les écoutilles, on vous explique.

Nous nous en servons sans même y penser et pourtant nous ne savons que très vaguement ce qui se passe dans nos oreilles. Pour simplifier: l'air déplacé par la vibration de l'air fait osciller des petits cils, les cellules ciliées, dans l'oreille interne. Ce mécanisme transmet l'info à notre cerveau via le nerf auditif. Sauf que ces petits cils sont très fragiles et qu'une fois abîmés, ils sont perdus à jamais. "Nous naissons avec un capital limité de cellules ciliées", explique Naïma Deggouj, médecin ORL aux cliniques universitaires Saint-Luc. Au départ, on peut entendre des fréquences très élevées, jusqu'à 20.000 Hz. Pendant l'adolescence, ça commence à diminuer, ce qui explique que nos enfants entendent des choses imperceptibles pour nous. Comme le Mosquito, ce système (bientôt interdit en Belgique) utilisé par certains commerçants pour chasser les jeunes qui traînent dans la rue. Avec l'âge, nous perdons l'audition de ces fréquences très aiguës. C'est normal et c'est irrémédiable.

Des oreilles déjà vieilles

Le problème, c'est qu'aujourd'hui, nos oreilles vieillissent avant l'heure! En France, un élève de 17 ans sur quatre présente un déficit auditif grave, soit une perte d'audition de 20 dB ou plus. Selon Bart Vinck, responsable d'une étude de l'Université de Gand sur l'ouïe des jeunes, nos ados auraient déjà des oreilles de quinquagénaires. L'audition des 6-18 ans a diminué en moyenne de 17 % en dix ans et les cas d'acouphènes ont augmenté de 12 %. Pourquoi une telle épidémie? Notre oreille n'a jamais été autant agressée qu'aujourd'hui. Que ce soit au cinéma, où certains ORL conseillent d'emporter ses bouchons ou en passant la tondeuse, des activités anodines nous confrontent déjà à des niveaux de bruit nocifs.

Autre miracle de la technologie qui peut se révéler un véritable fléau, les iPod et baladeurs dont nous ne pouvons plus nous passer. Ils concentrent deux problèmes: une intensité sonore élevée et de longues périodes d'écoute, qui ne permettent pas à l'oreille de récupérer. Si les nouveaux baladeurs sont généralement limités à 90 dB, quelques clics sur Internet permettent d'apprendre à en débrider le volume. Naïma Deggouj pointe également la responsabilité des écouteurs intra-auriculaires, que l'on utilise directement dans le conduit auditif sans pour autant réduire le volume. Une catastrophe! "Il y a un effet cumulatif, explique Naïma Deggouj. Si vous êtes exposés tous les jours deux heures à un iPod qui va trop fort, le risque est plus important que si vous allez trois fois par an dans une méga-discothèque ou à un concert."

Mais il ne faut pas croire ces sorties inoffensives pour autant: une seule exposition à des intensités fortes peut déjà, chez certaines personnes, donner des lésions irréversibles.Or aujourd'hui, dans une boîte de nuit, il arrive que le son atteigne 130 dB (un avion au décollage à 300 m) alors que des lésions définitives peuvent survenir dès 85 dB et qu'après seulement 1 minute à 110 dB, 10 à 15 % des gens auront une destruction irréversible des cils de l'oreille interne.

Fermer les yeux sur le bruit

Pourtant, nombre de groupes de rock se font une fierté (un devoir?) de jouer à fond les ballons. Dans les années 1980, lors d'un concert à Forest National, le groupe U2 a fait s'affoler les sismographes de l'IRM d'Uccle. Le groupe My Bloody Valentine, lui, n'hésite pas à augmenter son cachet pour payer les amendes de dépassement des limites de bruits. Quant au chanteur du groupe métal Motörhead, 68 ans, il ne manque jamais de lancer au public "Si tu trouves que ça va trop fort, c'est que tu es trop vieux", au début du show. Un scandale sanitaire.

Mais qui va les en empêcher? Car si en Flandre les lieux diffusant de la musique amplifiée sont soumis à une réglementation stricte, en Fédération Wallonie-Bruxelles, c'est silence radio. Le seul texte législatif en la matière est un arrêté royal datant… du 24 février 1977 (!). Il limite le volume sonore dans les lieux publics à 90 dB. Or 90 dB, c'est le chiffre que nous pouvons voir s'afficher sur le sonomètre de l'Ancienne Belgique alors qu'aucun groupe ne jouait et qu'on n'entendait que le brouhaha de la foule. C'est dire si cette loi est obsolète.

Le règne de l'autodiscipline

A défaut de loi, sur le terrain, ce sont surtout les organisateurs de concerts qui prennent des mesures concrètes. Dans un secteur florissant où la concurrence fait rage, le confort d'écoute est devenu un argument prioritaire pour attirer les gens dans les salles. Initié en Belgique en 2007 par l'ASBL Modus Vivendi, le label européen Quality Nights est ainsi délivré aux établissements qui mettent en place des "services obligatoires" liés au bien-être du spectateur: distribution de bouchons d'oreilles, limitation du niveau sonore, personnel formé, sensibilisation à la drogue, distribution de préservatifs… Le Botanique et l'Ancienne Belgique (Bruxelles), mais aussi l'Eden (Charleroi), le Cadran (Liège), l'Entrepôt (Arlon) ou le Belvédère (Namur) ont adhéré à cette charte.

Réputés mondialement pour le professionnalisme de leur organisation, les festivals belges ne sont pas en reste. Avec la collaboration d'ASBL œuvrant dans le domaine de la santé ou même de sponsors privés, la distribution gratuite de bouchons d'oreilles et de casques auditifs (pour les enfants) s'est généralisée de même que les campagnes de sensibilisation. Tous les festivals imposent également une limitation sonore aux groupes qui jouent, mais celle-ci varie d'une manifestation à l'autre: de 100 à 105 dB en moyenne.

"Face à la réglementation obsolète, chaque festival s'est responsabilisé" , constate Fabrice Lamproye, organisateur du festival généraliste Les Ardentes et des Transardentes (à tendance plus électro) à Liège. "Le confort d'écoute est primordial, mais il faut trouver le juste équilibre. Si le volume sonore est trop élevé, il y a des risques liés à la santé. Si le volume est trop faible, une partie du public qui vient à ces concerts va se sentir frustrée car elle ne peut pas "rentrer" dans l'ambiance." Aux Ardentes et aux Transardentes, la limite est fixée à 104 dB. Un système informatique permet de mesurer le volume sonore à différents endroits de la salle ou de l'espace. "Nos techniciens professionnels se chargent d'assister les équipes techniques des groupes. Dans les contrats que nous faisons signer aux artistes, ces limitations sonores sont clairement notifiées. Nous avons régulièrement des visites d'inspecteurs du ministère de la Santé mais leurs contrôles touchent plus à la législation en matière de tabac et d'alcool que du son."

Si la Belgique est à la pointe en matière de prévention et de sensibilisation (essayez de trouver des bouchons d'oreilles au Zénith à Paris ou au festival de Glastonbury en Angleterre), le gros problème reste celui de l'éducation. "Dans les salles de concerts ou les festivals, les gens pensent à mettre des bouchons pour oreilles quand ils commencent à avoir mal ou se sentent agressés par le son. C'est déjà trop tard", note Olivier Lambert, audioprothésiste spécialiste des acouphènes chez les jeunes.

Encore sourd de la veille

Une oreille blessée ne saigne pas. Et on réalise souvent les dégâts après coup. "Soit des années plus tard, comme les jeunes d'aujourd'hui qui entendront en moyenne beaucoup moins bien à 60 ans que les sexagénaires actuels, prévient Naïma Deggouj. Soit rapidement après l'exposition, mais quand il est déjà trop tard." Le lendemain d'une sortie en boîte, par exemple, où l'on se "réveille encore sourd de la veille", comme le chante Stromae. "Le plus souvent, la perte d'audition s'estompe et l'on récupère, explique Naïma Deggouj. Sauf qu'avec la répétition, on récupère de moins en moins et puis plus du tout." Autre cas de figure, pas si rare: l'acouphène, un bourdonnement ou un sifflement perçu dans l'oreille, qui s'installe. Jusqu'à la fin de vos jours, parfois. Sur les sites de témoignage, les mots "cauchemar" et "enfer" reviennent sans cesse. "C'est comme une trace noire dans son champ de vision – sauf qu’on n’a pas la solution de fermer les yeux. Impossible d’échapper à ce bruit", raconte par exemple Marie-Antoinette. Au bout de six mois et une dépression, elle se remet doucement. "Mais le bruit, lui, est toujours là."

Même si parfois il n'y a rien à faire, les médecins conseillent de se rendre aux urgences en cas de trouble auditif persistant après une exposition à de fortes intensités sonores. On peut donner un vasodilatateur et de la cortisone pour favoriser la régénération des terminaisons nerveuses. Un traitement par caisson hyperbare peut aussi être envisagé. "Plus on traite rapidement, plus on a de chances de récupération", insiste Naïma Deggouj.

C'est d'autant plus recommandable qu'à l'heure actuelle il n'existe pas de solution miracle pour "réparer" une oreille traumatisée. Des recherches génétiques tentent de reproduire la capacité qu'ont les oiseaux de régénérer leurs cellules ciliées, mais il n'y a aucune garantie qu'elles donnent des résultats un jour. "Nous nous inquiétons pour l'avenir, poursuit l'ORL.Dans trente ans, le nombre de gens de 50-60 très malentendants et le budget "correction auditive" de la Sécurité sociale vont exploser." Une seule solution, donc: la prévention.

Mais on aurait tort de penser que seuls les sons violents nous font du tort. La pollution sonore, même à bas bruit, a aussi des effets sur notre santé. Stress, dépression, risques d'infarctus et d'accidents vasculaires cérébraux… "Ces effets délétères à bas bruit commencent à être pas mal étudiés pour les populations vivant autour des aéroports, constate Naïma Deggouj.Mais il faudrait dès à présent en tenir beaucoup plus compte, notamment dans le choix du lieu d'implantation des écoles. Installer des classes à proximité d'un aéroport ou d'une grand-route réduit considérablement les capacités de concentration et d'apprentissage." Il est loin le temps où le professeur pouvait exiger d'"entendre une mouche voler".

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