Génération 1.000 euros

À moins de 30 ans, largués par leurs aînés, ils sont des millions d'Européens au chômage ou à collectionner les contrats précaires malgré leurs compétences. Et en Belgique, quel est leur avenir?

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Ils s'appellent François, Didier, Martine, Mouloud, Marc, Sandra ou Vito. Ils ont entre 20 et 30 ans. Assis autour d'une table, ils dévoilent peu à peu une situation de précarité alarmante. Pas une exclusion mais déjà un sentiment de marginalisation. Pourtant tous connaissent les difficultés des autres. Ils ont en commun la vingtaine bien entamée, un diplôme ou un métier et… une solide expérience de la débrouille.

François, 27 ans, vit à Molenbeek et a un diplôme de traducteur. Trois ans de petits boulots ne l'ont pas découragé à rechercher encore un emploi stable dans sa profession. "Jusqu'ici, j'ai multiplié les stages,explique-t-il. J'en ai fait un premier de trois mois. Le responsable du personnel m'a expliqué que l'entreprise cherchait plutôt un employé administratif pour résorber du courrier en retard et faire du classement, mais que cela pouvait déboucher sur un emploi plus qualifié. J'ai accepté faute de mieux. Mon contrat a été renouvelé… pour un mois. Ensuite, je me suis inscrit dans une agence d'intérim. Depuis, je travaille au noir dans l'horeca quelques soirées par semaine, je donne des cours de rattrapage scolaire. Je vivote. Je vis en colocation pour réduire les frais."

Son ambition? Trouver un travail, bien sûr, "mais avec le temps, on sait que la perspective d'un emploi stable s'effrite. On est dans une logique de "débrouille". 50 euros, puis 50 euros, puis encore 50 euros. Payer son loyer, les charges les plus minimes, puis… vivre au quotidien." Le ton n'est pourtant pas à la jérémiade. Ni au fatalisme. Il est peut-être simplement l'écho d'une génération qui, partout en Europe, à l'aube de la trentaine, cherche encore à prendre pied dans la société. Ni amère, ni rêveuse, ni militante, pragmatique. En rade et sans illusions.

En Italie, ils font partie de la "generazione 1.000 euro". En France, on parle de "génération précaire", en Grèce de "800 euros" et en Espagne de "mileuristas" pour qualifier ces jeunes qui se retrouvent en quête d’un emploi et dont les revenus flirtent avec la barre des 1.000 euros (salaire mensuel brut moyen d'un Belge: près de 3.000 euros). Très rares sont les hommes politiques qui veulent s’engager sur ce dossier, et pourtant la situation est alarmante: en Belgique et en France, le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans s’établissait l'an dernier à 22,5 %, soit deux fois la moyenne toutes tranches d’âge confondues.

Un CV comme un tartan écossais

Par le passé, les jeunes diplômés mettaient environ deux ans avant de décrocher un emploi stable, alors qu’aujourd’hui, en Europe, il faut compter cinq à dix ans. Martine a 30 ans et un diplôme en sciences sociales. Le bilan de ses dix dernières années est morose: "J'ai alterné périodes de chômage, stages, emplois précaires, volontariat. J'ai travaillé au maximum neuf mois dans la même société, au minimum quelques heures en intérim. Mon CV ressemble à un tartan écossais, dit-elle avec humour. Mais je ne suis pas trop dans les difficultés: j'arrive à me nourrir, à m'habiller, à me loger décemment. Mais à 30 ans, je n'ai aucune perspective d'évolution: pas de voiture, pas de prêt bancaire pour acheter quelque chose. Avoir un enfant serait une catastrophe sur le plan économique."

En dépit d’une formation de qualité, la plupart des jeunes de la "génération précaire" ne trouvent pas d’emploi stable à la fin de leurs études, mais uniquement des stages. Nombreuses sont les entreprises qui exploitent impudemment les stagiaires, trop souvent considérés comme de la main-d’œuvre ordinaire. À un détail près: elle n’est pas rémunérée. Puis les contrats à durée déterminée (CDD) se succèdent, entraînant un manque chronique d’argent, une absence de perspectives d’avenir et une inévitable frustration. Même un concept comme le temps libre n’a plus de sens, car ceux qui veulent avoir une chance sur le marché du travail actuel doivent être flexibles et disponibles 24 heures sur 24.

Vito vient de Milan. Il habite à Bruxelles depuis huit mois et travaille dans l'informatique. "La belle époque où les informaticiens voyaient s'ouvrir à eux toutes les portes est révolue depuis longtemps. On engage sur de courtes missions. Il faut être disponible et mobile. J'ai 28 ans et j'ai déjà travaillé à Londres, Barcelone, Madrid, Mulhouse et Bruxelles. Mes stages sont bien payés mais très courts. Entre deux contrats, le stress est parfois difficilement vivable. J'enchaîne trois mois dans une société italienne, cinq mois de chômage et plusieurs intérims ici à Bruxelles. Il m'est arrivé de travailler comme gardien de nuit au bout d'une période trop longue de chômage." Pour lui, le plus pesant est encore l'absence de perspectives à long terme et l'impossibilité de faire de "vrais" projets de vie.

Jean Van Casteele, sociologue à l'ULB, analyse ainsi la tendance: "En Belgique, il est difficile de discerner clairement ce qui ressort de ce phénomène "mileuriste". Deux raisons à cela. La première est que, dans notre pays, les classes moyennes restent plus consistantes qu'ailleurs. Les Belges épargnent plus que la moyenne européenne. Les "mileuristes" sont donc plus difficilement discernables. La solidarité familiale joue plus facilement et un faible salaire n'est pas nécessairement synonyme de pauvreté irréversible."

Deuxième raison, aux yeux de ce spécialiste, qui pousse à éviter la généralisation de ce problème: les structures sociales. "Tant en Flandre qu'en Wallonie, nous disposons d'infrastructures de sauvegarde qui évitent la dramatisation. Le secteur de la santé est, par exemple, beaucoup plus couvert que dans d'autres pays européens. Les revenus disponibles lors d'une période de chômage sont à la fois plus élevés et plus durablement garantis, les services sociaux des CPAS interviennent plus rapidement. Les mutuelles aussi." Pour Jean Van Casteele, ces "freins" n'empêcheront toutefois pas l'inéluctable. "Le phénomène s'amplifie chez nous aussi. Mais disons qu'en Belgique, l'onde de choc va seulement arriver…"

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