Gael Garcia Bernal: « Acteur par accident! »

Il a des yeux qui font se noyer les filles, mais aussi un regard acéré sur les films auxquels il dit oui. La preuve avec No.

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Un rôle sérieux dans un film tour à tour dramatique (quand il revient sur le poids du passé) et léger (lorsqu’il évoque les espoirs du futur)… "Même sous ses airs parfois inoffensifs, ce film raconte un moment crucial de l’histoire contemporaine…"

Parce qu’ils’attarde sur cette première fois où la publicité a réussi à mettre fin à un régime politique dictatorial, sans un coup de feu?
Gael Garcia Bernal – Oui. Et c’était aussi la première fois qu’une structure adaptée à la publicité commerciale, qui produisait notamment des spots pour vendre de l’électroménager, s’attelait à la publicité électorale et réussissait son coup! Il aura fallu attendre 1988 pour que ça arrive. Les politiciens américains travaillaient avec des agences de pub depuis bien longtemps auparavant, on en parle d’ailleurs dans Mad Men. Mais ces publicitaires ne se sont jamais inscrits dans un changement de pouvoir aussi radical. Ici, on passe véritablement d’une dictature à une démocratie! No est une interprétation, une sorte de fable sur ce qu’il s’est réellement passé.

Et une peinture parfois terrifiante d’un régime qui ne reculait devant aucune exaction…
Pinochet était une figure terrifiante, mais aussi une marionnette. Il a imposé un modèle économique qui a fini par le bouffer. S’il a libéré ces quinze minutes d’antenne par jour en faveur de ses opposants, c’est parce qu’il subissait une grosse pression des pays étrangers pour légitimer son pouvoir. Ceci dit, la campagne du "Non" bénéficiait peut-être d’un quart d’heure par jour. Mais celle du "Oui", elle, disposait des 23 heures 45 restantes! Au départ, les partisans du "Non" visaient juste une démarche informative. Il fallait surtout convaincre les Chiliens de ne plus avoir peur d’aller voter. Et leur vendre un pays nouveau, plus moderne, véhiculer un message d’espoir et de réconciliation. Et ça a marché.

Vous êtes Mexicain et n’aviez que dix ans lors du référendum, mais avez-vous quand même des souvenirs de la fin de Pinochet?
Non. Mais pas par manque d’intérêt, juste parce que l’info ne passait pas, tout simplement. On oublie ce genre de trucs. Mais en 1988, pas d’Internet ni de réseaux sociaux. Des frontières très imperméables. C’était une autre époque. Et aujourd’hui, on le voit bien avec ce qui se passe en Syrie, c’est le web qui diffuse l’info. Bien plus vite que les médias traditionnels, d’ailleurs…

Vous avez travaillé avec des techniciens et des acteurs chiliens sur le film. L’ère Pinochet était-elle encore vivace et douloureuse pour eux?
Absolument! Car Pinochet n’a jamais été jugé, et est mort en millionnaire. Cette impunité reste une injustice criante, et une blessure ouverte pour le peuple. En le mettant hors jeu à l’aide de ce référendum, on savait aussi qu’il ne serait jamais mis en prison. C’était le deal. Ce sentiment d’injustice perdurera encore le temps que vivront des gens qui perdu des membres de leur famille sous l’ère Pinochet.

Vous trouvez que la politique constitue un bon terreau pour le cinéma?
Oui. Certains des plus grands films de l’histoire du cinéma, comme Les hommes du président, Nixon ou Le dictateur de Chaplin, parlent de politique. J’aime l’aspect soap opera de la vie politique. J’adore les débats, les interactions d’idées, harmonieuses ou discordantes. La manière de gouverner diffère selon les pays. Au Mexique, les politiciens se font passer pour des personnes parfaites. Alors que personne n’est aussi lisse que ça. Faire de la politique implique parfois de se mettre des gens à dos, d’appuyer là où ça fait mal. Et de poser des questions qui dérangent.

Les acteurs doivent, eux aussi, poser les questions qui dérangent?
L’acteur n’a aucune mission précise. Je ne me considère d’ailleurs pas comme un comédien qui diffuse des messages. Parfois je me décide pour le plaisir pur qu’apporte un film, parfois pour la qualité artistique du projet, parfois parce que ça paie bien et que j'ai besoin d'argent pour faire vivre ma petite famille.

Et il existe des projets qui réunissent ces trois critères?
La science des rêves! Michel Gondry et moi séjournions dans le même hôtel à Los Angeles. Un jour, je trouve une invitation sous la porte de ma chambre: une fête pour la sortie d’un de ses DVD. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Et on a fini dans la piscine de l’hôtel Château Marmont entourés de groupies. Lors de la préparation du film, nous vivions tous les deux à New York. On se voyait régulièrement: je lui faisais découvrir des livres qui me semblaient proches de mon personnage. Comme Les souffrances du jeune Werther. Le tournage avec Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat et Emma de Caunes fut une énorme partie de plaisir. Ce film-là regroupe donc mes trois critères de choix. Tout en étant aussi très audacieux, qualité suprême que je place implicitement au-dessus de tout. Chaque film doit être une sorte de première fois… 

Pourquoi? C’est parfois maladroit, une première fois?
(Il sourit.) Oui. Mais une première fois est déjà un succès en soi. Elle change forcément votre vie. Mais elle peut arriver par hasard. Avant le premier tour de manivelle du premier long métrage auquel j’ai participé (Amours chiennes en 2000), je n’ai jamais voulu consciemment devenir acteur… Je ne pensais pas que cette industrie puisse me réserver ne fût-ce qu’une petite place.

Ne pas vouloir quelque chose serait donc le meilleur moyen de finalement l’obtenir?
Dans mon cas, c’est clair! Je suis acteur par accident.

Article complet dans le Moustique du 30 avril

No
Réalisé par Pablo Larrain. Avec Gael Garcia Bernal, Antonia Zegers, Alfredo Castro – 117’.

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