Gabriel Ringlet: « Les injustices, la pauvreté… C’est là que le pape François va gagner »

Pour l'ancien vice-recteur de l'UCL, le pontificat de François est le prélude à d'immenses changements, mais pas forcément ceux que l'on croit.

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"La seule pensée que des enfants ne pourront jamais voir la lumière, victimes de l’avortement, nous fait horreur." Jean-Paul II? Benoît Ratzinger? Non. Le pape François. Le 13 janvier dernier, l'homme a exprimé sa plus nette dénonciation de l'interruption de grossesse à ce jour. Une sévérité qui étonne, de la part de ce pape-ci, qui avait eu des mots si conciliants au regard de ses prédécesseurs quant aux divorce ou à l'homosexualité. Retour de bâton? Ce serait oublier qu'en novembre dernier, il avait déjà exclu tout changement de position à l'égard de cette question. Tant pis pour ceux qui attendaient une révolution copernicienne au sein de la vénérable institution… Pour autant, avertit Gabriel Ringlet, prêtre catholique, ancien vice-recteur de l'UCL et fin observateur de la vie vaticane, le pape François pourrait annoncer des bouleversements bien plus profonds encore.

Le pape François marque les esprits, mais n'est-il pas un habile communicateur plus qu'un véritable réformiste?

GABRIEL RINGLET – On se tromperait si on n'y voyait qu'une simple stratégie de communication. Deux changements fondamentaux ont déjà marqué les premiers mois du pape François à la tête de l'Eglise: sa volonté de concertation, tant avec la base qu'avec les évêques, mais aussi son style. Et je ne parle pas là seulement de forme.

Comment le définissez-vous, ce "style"?

G.R. – Cela va bien au-delà de la sympathie qu'il peut inspirer. Un pape simple, sobre, critique à l'égard de sa propre institution, jusqu'au sommet, la curie romaine y compris, un souverain pontife qui dénonce la manière admnistrative de diriger l'Eglise, c'est déjà un changement radical en soi. Rien que cette manière poétique de parler – ne prenez pas ce mot au sens d'une certaine mièvrerie – est en soi révolutionnaire. Il parle en "je", il dit que pour rencontrer Dieu il faut une marge d'incertitude, qu'on ne le rencontre qu'en marchant, qu'on ne peut pas être chrétien si on ne doute pas… Je suis prêtre depuis 40 ans et je n'avais jamais entendu ça dans la bouche d'un pape.

Quant à sa volonté de concertation, jusqu'où voudra-t-il aller?

G.R. – Le pape François trouve normal que l'expression de la foi soit ouverte, pluraliste et qu'on puisse en débattre. Prenez par exemple le synode de 2015 sur les valeurs familiales. Celui-ci se tiendra en concertation avec tous les diocèses du monde. C'est un travail gigantesque, et qui prend tout son sens quand on sait que jusqu'à aujourd'hui, les conclusions de ce genre de travaux étaient écrites avant même que les évêques n'arrivent à Rome.

Cette "démocratisation" de la doctrine vaticane pourrait-elle réserver quelques surprises?

G.R. – Aucun élément concret n'annonce pour le moment un changement de doctrine, mais la volonté de concertation est bien là. Et je crois savoir que les évêques, ou certains en tout cas, désirent l'ouverture. Des femmes pourraient par exemple diriger l'une ou l'autre partie de l'administration de l'Eglise. Un secteur entier de la curie romaine aux mains d'une femme, ce serait une fameuse évolution. Plus fort que Belgacom!

Dans le chef d'une telle autorité, cette impression de pensée en mouvement, qui laisse penser qu'elle pourrait même à l'occasion changer d'avis, est particulièrement étonnante. Mais l'Eglise est-elle prête à suivre ce pape-là?

G.R. – Je le crois. J'ai parlé à l'un ou l'autre cardinal électeur. Le cardinal Bergoglio n'a pas été élu par hasard mais sur la base d'un discours très fort et particulièrement radical à l'encontre de l'administration interne de l'Eglise. Et un courant suffisamment important à Rome était manifestement prêt à l'entendre. Nous avons désormais à la tête des chrétiens un homme qui admet avoir commis des erreurs dans sa carrière, ce qui, notez, est aussi une première chez un pape. Et quand il est mis en difficulté sur une question éthique délicate, y compris celle de l'avortement, sa première réaction est d'aller vers l'homme, de lui demander ce qu'il vit et quelle est sa souffrance, plutôt que de lui assener "voilà ce que tu dois croire", "voilà ce que tu dois pratiquer". Cela dépasse d'ailleurs de loin le cadre de l'Eglise. C'est une manière de diriger pour aujourd'hui, un nouveau management dont beaucoup d'autorités laïques pourraient s'inspirer. Le dogmatisme n'est pas l'apanage des chrétiens, ou même des religions.

En parlant de dogmatisme, le pape François s'est récemment insurgé contre les diktats libéraux. Et pour le coup, c'était très frontal…

G.R. – Oui, et je pense justement que c'est là qu'il va gagner. Sur le plan de la justice sociale, sa pensée est limpide. Il a été plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs. Et a posé un fameux défi. Va-t-il convaincre son Eglise de payer de sa personne et de montrer l'exemple? Même si c'est un geste fort, il ne suffit pas d'aller voir les défavorisés de Rome. C'est peut-être là son plus grand combat: dire à tous les évêques de travailler dans cet esprit-là dans leur diocèse. Avouez qu'un souverain pontife qui divise sur la question de la pauvreté, ce serait inédit. Jusqu'ici, les papes n'entretenaient la polémique que sur les questions morales…

Dans le même temps, c'est peut-être une opportunité stratégique formidable pour l'Eglise. Imaginez, tous les désenchantés de l'économie de marché rassemblés sous la bannière du pape François…

G.R. – Ce n'est pas à lui de prendre la tête de je ne sais quelle croisade. L'Eglise n'a pas vocation à faire de la politique. Son point de vue doit se limiter à l'influence et au symbolique, interpeller sur le plan moral. Or, je crois aux influences morales. Comme Barack Obama, le pape François est de ces personnages qui pourraient changer l'orientation de certains grands choix de société.

Ce qui nous amène à cette question: le monde peut-il changer parce que le pape a changé?

G.R. – On en est encore loin. Ses prédécesseurs ont saboté leurs propres avancées par les positions très dures qu'ils ont prises à l'intérieur de l'Eglise. Dans le cas de François, il faudra réussir la synthèse entre son discours économique généreux et une ouverture nécessaire devant la grande complexité des choix qui se posent à l'homme de la rue sur le plan éthique. Et, bien avant de changer le monde, il lui faudra d'abord réformer le fonctionnement de la curie romaine, là où ses prédécesseurs aussi ont échoué. Jean-Paul II parce qu'il était toujours en voyage, Benoît XVI parce qu'il était toujours dans ses livres, se sont tous les deux laissé déborder par ceux qui menaient une politique politicienne au Vatican. Or, on ne peut briller en politique étrangère si on néglige les affaires intérieures.

 

Retrouvez un dossier de 6 pages sur la première année du pontificat du pape François dans le Moustique du 22 janvier 2014

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