François Troukens L’ex-truand qui passe à la télé

François Troukens, qui a défrayé les chroniques judiciaires dans les années 90, présentera Crime Parfait, un magazine de faits divers français explorant des affaires non élucidées.

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En 2013, il était retourné derrière les barreaux pour avoir enfreint les règles de sa conditionnelle en rencontrant Joey Starr. Nous l’avions rencontré. Il nous avait surpris par son charisme, sa faconde et son vocabulaire. Retour sur la rencontre qu’il nous avait accordé fin 2013.

François Troukens, 44 ans, est ce qu’on appelle un beau mec, qui porte bien. Fils de famille intello de Braine-l’Alleud, habillé bourgeois mais sans ostentation. Rien à voir avec l’image qu’on se fait d’un ancien truand. Ou d’un truand tout court. Troukens, ce nom ne vous dit rien? L’homme a souvent fait parler de lui. Dans les années 90, d’abord, pour sa spécialisation dans les attaques de fourgons blindés. Puis pour sa cavale de huit ans, à l’étranger, sa condamnation par contumace à 28 ans de prison après avoir blessé un policier et son arrestation en France en 2004. Extradé en Belgique, François Troukens était en liberté conditionnelle depuis 2010.

« Etait », parce qu’il y a quelques jours, l’homme a été averti qu’il devait retourner en prison. Ce qu’il devrait normalement faire ce mercredi. Sa faute: avoir rencontré d’anciens détenus, ce qu’interdit formellement le règlement des conditionnelles. Et notamment pas n’importe quel ancien détenu: l’acteur chanteur JoeyStarr, qui a régulièrement eu maille à partir en France avec la justice.

Une BD, un film…

Mais pourquoi avoir rencontré JoeyStarr? Parce que Troukens, depuis sa libération, a changé de vie, s’est « rangé » et a décidé de faire parler de lui autrement que pour ses délits passés. Il travaille à l’écriture d’une BD, un roman graphique, qui devrait être publiée aux éditions du Lombard. Et aidé par la société de production liégeoise Versus, il a mis en chantier l’écriture et la réalisation d’un film.

« La BD raconte comment on entre dans le grand banditisme et comment on en sort, nous expliquait-il la semaine dernière dans un café logé à quelques centaines de mètres de la prison de Forest où il devrait séjourner. Son futur film, aussi, puise dans l’expérience passée du truand. « Ça se passe en 2015, c’est l’histoire d’un braqueur qui se fait injustement accuser d’appartenir à la bande des tueurs du Brabant qui recommencent justement à faire parler d’eux. » Un long métrage, que Troukens espérait voir terminé dans deux ans, et pour lequel il avait croisé le comédien français. « Son agent était intéressé par ce que je faisais, et il a organisé la rencontre. »

Intéressé? Oui, parce que Troukens, derrière son film, sa BD, mène un autre combat qu’il a entamé dès avant sa libération: celui pour la réinsertion. La sienne, et celles de tous les autres détenus. Voilà pourquoi, régulièrement, on l’aperçoit à la télé. Il a participé à l’émission de RTL-TVI Les orages de la vie. Il a effectué quelques passages dans des émissions d’information de la RTBF, pour justement parler des prisons, des problèmes des enfants dont les parents sont emprisonnés (il a un fils de 15 ans, né en cavale). « Mon but, aussi, c’était de quitter peu à peu les pages judiciaires des journaux pour basculer vers les pages culture. D’où le film, la BD… »

Son film, surtout, occupe tout son esprit, avec un propos pas inintéressant. « Sa vraie thématique, en filigrane, c’est la surmédiatisation de certains malfrats. Comment le parquet, les médias les façonnent, et finissent par donner une image d’eux qui n’a rien à voir avec la réalité. Patrick Haemers, par exemple, au-delà des faits qu’il a réellement commis ou pas, c’est l’exemple type du personnage fabriqué. Alex Varga aussi. Ce sont des gens comme cela, comme moi, qui se retrouvent un jour à la lumière sans qu’on ne sache vraiment pourquoi, qui deviennent un peu des marionnettes, des animateurs publics. »

Pas la première fois

Et puis est arrivée cette levée de conditionnelle, décidée par le tribunal d’application des peines de Mons. Une décision que l’homme regrette, évidemment, qui met un violent coup d’arrêt à ses projets. Pourtant, Troukens avait déjà été averti par la justice en 2012. « J’avais rencontré un autre ancien détenu, pour une affaire dans laquelle j’ai dû témoigner. Mais la police était au courant. Je trouvais qu’il avait une gueule pas possible, qu’il aurait pu faire figurant dans mon film. » Cette rencontre, il l’avait communiquée à son assistant de justice, chargé de surveiller sa conditionnelle, sans y voir malice. Et puis il y a eu JoeyStarr, qu’il voyait aussi peut-être dans son film. La rencontre de trop. « Franchement, je ne voyais pas du tout où était le problème. Tout le monde était au courant, c’était dans le cadre de mon travail. Je suis peut-être naïf, mais j’étais sûr que le tribunal comprendrait. »

Cela n’a pas été le cas. De l’avis de ses proches, de son avocat, la décision de le renvoyer en prison est certes techniquement recevable, mais procède en tout cas du vrai gâchis. Car Troukens, on l’a dit, c’était l’exemple d’une réinsertion réussie. « En 2004, alors que j’étais encore en prison en France, je me suis posé la question: qu’est-ce que je fais, je m’évade encore une fois, avec tous les risques que cela comporte, ou j’accepte la prison et je décide d’exploiter le temps que j’y passe? »

Troukens a choisi. Il a réentamé des études, une licence de lettres à la Sorbonne, qu’il n’a pas pu continuer en Belgique, après son extradition. Il a donc passé une agrégation pédagogique. « Un directeur d’une école supérieure de Namur me l’a proposée. J’ai été diplômé en 2010, avec une grande dis’. Ce monsieur est mort depuis. Et tout ce qu’il avait mis en place, en cours, pour permettre à certains prisonniers de suivre des études, tout cela est en train de s’effacer. C’est vraiment dommage. »

Car réinventer la prison, par les études, la formation, Troukens y croit… « Je suis pour des prisons plus dures qu’aujourd’hui, mais plus justes. Qu’on resocialise les prisonniers, qu’on leur apprenne à se laver, à travailler, qu’on les encadre par des psys, des médecins. Je milite vraiment pour qu’on puisse en Belgique, comme en France ou en Espagne, avoir de vraies filières de réinsertion par les études ou une formation. Qu’on signe des pactes avec les détenus. Tu as pris 20 ans? Si tu suis un cursus, que tu atteins tel niveau, on diminue ta peine d’autant. En France, j’ai vu des gars originaires des cités, qui savaient à peine lire et écrire et qui, ensuite, ont atteint un doctorat. »

Et en Belgique? « C’est extrêmement rare. Quasi impossible. On n’est que quelques-uns à y avoir réussi. Il y a Philippe Lacroix, l’un ou l’autre par-ci par-là, Léopold Storme, pour l’instant, et c’est tout. Avec ce système, j’en suis sûr, on n’aurait pas 60 % de récidives… Vous savez, aujourd’hui, en Belgique, un détenu sur deux revient en prison dans les deux ans. »

L’exemple José Giovanni

Les études, lui, personnellement, n’en a pas fait grand- chose. « Je voulais donner cours, être prof, mais il me fallait une dérogation ministérielle. J’ai aussi pensé à donner des cours de cuisine – j’ai aussi obtenu un diplôme en cette matière en prison. Mais c’est très difficile parce que je n’ai pas le bagage. J’ai pas vraiment suivi de stage ni quoi que ce soit, juste une formation. »

Et puis sont venues ces envies de BD, de cinéma. Avant de commencer à braquer des fourgons, Troukens avait entamé des études artistiques. La photo, le cadrage, tout cela, ce sont des choses qu’il connaissait déjà un peu. Mais celui qui lui a vraiment servi d’exemple, c’est José Giovanni, ancien braqueur devenu cinéaste. « Je l’avais rencontré en cavale, par des potes truands. C’est lui qui m’a dit que je devais laisser tomber le flingue et prendre la plume. Il m’a donné confiance en moi. »

Mais ce mercredi, malgré José Giovanni, malgré tout le reste, François Troukens se retrouvera à nouveau derrière les barreaux. « J’espère pour quatre-cinq mois maximum, je compte bien demander un bracelet électronique. » Un accessoire qui lui permettra de continuer à travailler. Cette expérience carcérale inattendue pourra de toute façon à nouveau le nourrir, pour son film. « Je craignais justement d’être un peu en décalage avec la réalité actuelle des prisons », sourit-il, amer. « Mais je vais pas non plus trop me plaindre. Un journaliste qui se fait enlever en Afghanistan, il ne sait pas où il va, quand il revient. Ici, je connais un peu l’environnement, je sais ce qu’il va plus ou moins se passer. Même si je sais que ce sera dur, faut pas croire. »

Reste une question: in fine, JoeyStarr tournera-t-il dans son film? De son aveu, Troukens se voyait effectivement bien faire son Jacques Audiard dans le film Un prophète, et tourner avec d’anciens taulards, histoire d’aider à leur réinsertion. « Maintenant, si on me dit que c’est impossible, j’obtempérerai. JoeyStarr n’est pas le seul acteur sur terre. »

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