François Cluzet: « Je voulais être célèbre en vieillissant »

Il se glisse dans la peau du convoyeur de fonds Toni Musulin. En plus d'être un immense acteur, voilà un homme passionnant. Bilan de nos rencontres.

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Commençons par Intouchables, histoire de mettre ça de côté. Qu’en gardez-vous?
François Cluzet – Que du bonheur. Parce que j’avais cinquante-sept ans quand ça m’est arrivé et que j’existais déjà avant. Parce que j’avais déjà eu la chance de connaître le succès. Alors, j’ai juste pris ça comme un cadeau. Si vous explosez très jeune, à vos débuts, c’est très difficile à gérer. Parce que du jour au lendemain, on vous dit que vous avez du génie. Moi, c’est pas ma case, je ne fais pas dans le génie! Je ne suis pas Charlie Chaplin ou Woody Allen. J’essaie simplement d’être sincère. Je ne peux pas faire autrement. Je déteste le bobard. Le succès d’Intouchables, j’aurais pu m’en passer puisqu’il était déjà là. Je ne le regrette pas, au contraire. Ça a changé les propositions et le salaire. Ma part cupide est très contente!

Qu’est-ce que ce succès a changé d’essentiel?
Le fait d’accomplir mon rêve qui était de faire partie des meilleurs acteurs de cinéma. Ceux qui ont les meilleurs sujets et les meilleurs metteurs en scène. C’est important pour moi d’y être arrivé. Parce que ma carrière s’est bâtie lentement et a été truffée d’échecs. J’ai travaillé très tôt, mais j’ai été reconnu tard. Je pense que j’ai fait 30 ans de sous-exposition. 

C’est-à-dire?
Ben, j’ai mauvais caractère. Donc dans le métier, je n’ai pas été trop désiré parce qu’on s’est dit: "Lui, il va faire chier. Il ouvre sa gueule tout le temps, il se fâche avec machin, il a mauvaise réputation, il fréquente les bars…" Oui mais bon, le cinéma c’est le cinéma. Mais moi, je veux vivre. Moi, je préfère la vie au cinéma. Je suis passionné par le jeu d’acteur, passionné par l’idée d’être avec des partenaires, de découvrir des metteurs en scène et des auteurs, mais moi je veux vivre et je ne suis pas à la disposition du cinéma français. Je suis à la disposition de ma vie. Et donc, ça n’a jamais été bien vu. Parce que, ce que le cinéma désire, ce sont des bons petits soldats. Comme dans toutes les aventures économiques, on veut des gens bien sages, qui ne font pas de vagues et qui remplissent bien leur rôle. C’est complètement antinomique avec un caractère d’acteur. 

Pour vous alors, l’acteur doit être un sale gosse? 
Oui. Tout à fait. Ce qui est marrant, c’est le contre-pouvoir. Ce n’est pas l’assagissement. Le mec qui dit oui à tout, qui sourit tout le temps, qui dit merci à tout le monde et qui se lave les mains, quelque part il n’a pas de présence.

En quoi vous êtes un sale gosse?
C’est-à-dire que… moi j’essaie de faire mon boulot le mieux possible et je pense que ce n’est pas utile de dire merci. On dit merci quand on vous offre quelque chose et que vous n’avez rien fait pour l’autre. Pour moi, un rôle, c’est un échange. C’est-à-dire qu’on me confie un rôle et j’essaie de tout donner. Et je ne ressens pas le besoin de dire merci aux gens qui m’emploient pour ça. Et donc, ne pas dire merci ne plaît pas. Et ouvrir sa gueule ne plaît pas. Envoyer chier un metteur en scène, ça ne se fait pas non plus. Moi, j’ai envoyé chier trois metteurs en scène parce qu’ils n’aimaient pas les acteurs, ils en avaient juste besoin. La grande différence elle est là. Il y a des metteurs en scène qui aiment les acteurs et avec eux ça se passe plutôt bien, et d’autres qui ne les aiment pas mais qui en ont besoin.

Qui vous avez envoyé chier?
J’ai envoyé chier Jean Becker, j’ai envoyé chier Bertrand Tavernier et j’ai envoyé chier Xavier Giannoli. Les deux premiers, ça m’a coûté cher parce qu’ils étaient au faîte de leur carrière et ils m’ont fait une sale réputation derrière. Mais de toute façon, cette sale réputation, je voulais l’avoir. Je dirais même que je l’ai provoquée.  Parce que je voulais avoir toutes les contraintes. Je ne voulais pas réussir sur mes dons. Je voulais réussir avec plein d’embûches. 

C’est un peu masochiste?
Non, pas masochiste. Je voulais être célèbre en vieillissant, pas en débutant. Parce que pour moi, les honneurs, c’est fait pour la retraite. Ce n’est pas fait pour la jeunesse parce que c’est une ivresse que vous ne pouvez pas digérer. Moi, ce que j’aime, c’est taper dans la fourmilière. Par exemple, j’adore les rôles ingrats. J’adore jouer les défauts, ça donne de l’humanité. Mais il y a beaucoup d’acteurs qui gomment les défauts de leurs personnages, qu’ils remplacent par des qualités. Moi, je pense le contraire. Je pense qu’il faut jouer tous les défauts et ensuite seulement le bonhomme prend corps. Et le spectateur se dit: tiens, c’est complexe, c’est un salaud mais en même temps, il y a quelque chose qui me parle…

[…]

Interview complète dans le Moustique du 17 avril.

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