Francis Cabrel, « Je suis bien tout seul »

Ses albums sont comptés, sa parole est encore plus parcimonieuse. Artiste rare, il sort de sa campagne pour expliquer son nouveau disque et annoncer l’heure du silence définitif. Tranquillement.

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Depuis Sarbacane (1989), Cabrel creuse le même sillon, toujours mieux. Délicatement orchestré, précisément écrit, mélodiquement et techniquement irréprochable, son dernier album In Extremis déborde de beaucoup l’habituelle et trop commode étiquette folk-rock. Mais ce n’est pas ce qui impressionne le plus au moment de retrouver son auteur. A 61 ans, Francis Cabrel n’a pas non plus changé, mais en mieux. Toujours aussi délié, athlétique même, il ne semble pas avoir sa place dans ce salon d’hôtel bruxellois spectaculaire mais inconfortable. Il vous regarde dans les yeux, il parle peu, avec clarté, sans retenue, sans grande chaleur non plus.

Il a perdu cet air de défi qu’il avait autrefois envers la presse, mais c’est le maximum de ce qu’on peut espérer et cela fait pourtant plus de 25 ans que nous nous croisons. Aujourd’hui comme hier, le timide Cabrel force le respect, de toutes les façons. Voir ce descendant d’Italiens taiseux du Frioul englué dans un buzz people (lire encadré) est bien le signe de notre satanée époque.

In Extremis a réussi le meilleur démarrage 2015 avec plus de 100.000 albums vendus en première semaine. Ça rassure?

Francis Cabrel – Incontestablement. Découragés après sept années d’absence, les gens peuvent être passés à autre chose. C’est une éventualité. Mais au fond de moi, je dois reconnaître que je n’y crois pas. Je crois plus à leur patience que j’ai déjà testée. Je tiens ça aussi de mon adolescence. Quand j’aimais un chanteur, je pouvais l’attendre.

Vous acceptez l’idée qu’aujourd’hui un succès, c’est trois fois moins de disques écoulés qu’autrefois.

F.C. – Le métier a changé. Cela ne me peine pas. Je suis fataliste. C’est notre temps et il faut vivre avec. Mais je ne pense pas que les chanteurs ont moins d’audience. Ils sont seulement moins exposés, moins protégés, moins considérés par la profession et les nouveaux médias. Regardez Véronique Sanson, Calogero, tous ces artistes sur la route, ça se passe très bien pour eux. Il y a une vraie fidélité du public.

Vous aviez prévenu après Des roses et des orties que le prochain album n’était pas près de sortir. Pourquoi cette certitude?

F.C. – Quand je sors d’un disque, je suis tellement rincé que je ne pense pas être capable d’en faire un autre. La montagne a été gravie, mais il ne faut plus rien me demander. Il faut trop vivre, rencontrer trop de gens, rassembler trop de hasards pour écrire une chanson.

In Extremis  s’énerve de manière inhabituelle contre les illusions de notre société. C’est le monde qui a changé ou le regard que vous portez?

F.C. – Un peu des deux. Mais surtout je sens que j’ai de moins en moins de temps pour exprimer ce que je pense, alors autant que ma conscience soit à jour. Je n’ai plus le temps des faux-fuyants. Je suis plus direct. Les années ont passé. Le courage est peut-être venu avec, mais surtout l’urgence. Mon regard, mes réflexions ont toujours été les mêmes, c’est mon expression qui a changé.

Il y a une dizaine d’années, Alain Souchon annonçait une retraite prochaine, avant de changer d’avis. Jean-Jacques Goldman, lui, s’est arrêté. A votre tour, vous avez des doutes sur votre avenir?

F.C. – Ma vie de chanteur est composée de moments que j’aime. L’écriture et le studio bien entendu. Sortir de chez moi pour en parler, pourquoi pas. La tournée j’adore… La motivation, je l’ai toujours. Mais il faut savoir juger son travail, voir si, réellement, il s’améliore encore ou s’il perd de son intérêt. Et je considère qu’après cet album, il n’y en aura plus beaucoup.

Vous parlez souvent des plaisirs liés à la musique, mais vous n’avouez jamais votre ambition artistique, votre envie de rester dans l’histoire de la chanson, d’influencer, de faire réfléchir…

F.C. – J’ai une ambition quasiment démesurée. La mission de ma vie, c’est servir la chanson. Mais d’un autre côté, je vois bien que ça ne révolutionne rien. Quand tu écris, tu as envie que ça pousse les gens dans le bon sens, vers la fraternité, la compréhension, l’amour. Je raconte les mêmes choses depuis 40 ans et rien ne bouge. Au contraire, on se recroqueville sur nos convictions sans curiosité de l’autre. Adolescent, je croyais au grand soir, au bonheur pour tous et, finalement, ça n’a pas réellement changé dans ma tête. Au fond, nous chanteurs, on aimerait se prendre au sérieux, être des meneurs, des gens dont les idées comptent (référence à la chanson ironique Des gens formidables dans Des roses et des orties). Mais on peut aussi facilement se moquer et ramener tout ça à sa vraie dimension: c’est du spectacle, du divertissement qui, en plus, n’intéresse que peu de gens. Tu chantes pour une chapelle de gens qui t’apprécient. Tu ne peux pas espérer plus. Album après album, c’est à peu près les mêmes si tu as la chance de les conserver, sinon tout ça s’évanouit.

Entre Goldman et vous, il y avait une émulation? Il vous manque?

F.C. – Oui, c’est vrai. Chaque album qu’il sortait me remettait le pied à l’étrier. Je pensais "il a écrit ça, il faut que j’y retourne". Il me donnait une certaine force. Il manque et pas seulement à moi. Des gens qui écrivent des chansons à ce point intelligentes, ça manque dans le paysage.

 

Le 16/11 au Cirque Royal, Bruxelles.

Le 17/11 au Forum, Liège.

Le 18/11 au PBA, Charleroi.

Le 4/3/2016 à Forest National.

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