Francis Cabrel: « Je dois tout à Bob Dylan »

En panne passagère d'inspiration, le chanteur français rend un hommage sincère et thérapeutique à son maître à penser. Rencontre exclusive à Paris.

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C'est une panne d'inspiration qui aurait donné naissance à cet album de reprises de Bob Dylan. Que vous est-il arrivé exactement?
Francis Cabrel – Rien de grave. J'ai eu effectivement une panne temporaire d'inspiration dans l'écriture de mon nouvel album. Ça m'est déjà arrivé dans le passé, mais ici, ça a duré un peu plus longtemps. Après avoir terminé quatre ou cinq chansons, je faisais du sur-place. L'envie et la motivation étaient là, mais pas les idées. Je me suis dit qu'il était peut-être salutaire de passer à autre chose. J'avais en tête ce projet d'album de reprises de Dylan depuis une quinzaine d'années. Et là, il me tendait la main. J'ai ressorti un livre avec près de trois cent cinquante chansons de Dylan qui m'attendaient et je n'ai eu qu'à puiser dans le ruisseau.

Comment avez-vous procédé pour le choix et la traduction des chansons?
On ne peut pas adapter une chanson de Dylan comme ça. Il y a eu un gros travail d'écriture. J'ai travaillé jour et nuit pendant sept mois. Les chansons de Dylan, c'est long, épais, plein d'images. Dylan condense au maximum. Dans une phrase, il peut y avoir cinq ou six images fortes. Le français ne permet pas la même compression que l'anglais. La leçon que Dylan donne dans son écriture est celle de la fluidité. Hugues Aufray a sorti voici quarante ans un album de reprises de Dylan et il existe déjà pas mal de traductions de ses textes. Mais j'ai essayé de faire ma propre adaptation et de donner ma vision de ces choses. J'ai privilégié ses chansons qui racontent une histoire.

Pour adapter Dylan, il faut lui demander l'autorisation?
Bien sûr. Il contrôle tout. Enfin, son agence. Ils ont demandé une traduction en anglais de mes adaptations en français, pour voir s'il n'y avait pas trahison par rapport aux versions originales. J'avais déjà repris deux chansons de Dylan, je connaissais la procédure. Mais il y avait quand même un peu d'inquiétude de ma part. J'avais presque fini l'album quand j'ai reçu leur feu vert. En cas de refus, j'aurais pu tout balancer à la poubelle.

Par quelle chanson avez-vous commencé?
Par All Along The Watchtower, chanson mythique au texte psychédélique. Tout le monde connaît la reprise gigantesque de Jimi Hendrix, mais elle n'avait pas encore été adaptée en français. Je me disais que si je m'attaquais à une telle montagne et que je parvenais à la vaincre, l'horizon allait se dégager. Ce n'est qu'après avoir franchi cet obstacle que j'ai pensé être capable de pouvoir boucler l'album.

Bob Dylan – All Along The Watchtower

Y a-t-il une chanson de son répertoire à laquelle vous n'oseriez jamais toucher?
Like A Rolling Stone. Cette chanson-là, ce n'est pas une montagne, c'est un sommet infranchissable. Le refrain est universel, c'est impossible de chanter ça en français. C'est un grand interdit.

L'un des grands intérêts de cet album est qu'il renforce le lien de proximité entre vos chansons existantes et celles de Dylan. Ne craignez-vous pas qu'on vous reproche de tout lui avoir piqué?
Non, car je lui dois tout. C'est tatoué sur moi. Cela fait trente-cinq ans que je fais des chansons suite à une révélation que j'ai eue à l'adolescence avec Bob Dylan. En 1967, je répétais avec mon groupe dans un garage près d'Agen. Un copain a amené le 45 tours Like A Rolling Stone et j'ai été bouleversé. Même si Dylan s'en fout, je lui devais bien cet hommage. Plusieurs de mes chansons ont démarré sur un accord de Dylan ou un mot tiré d'une de ses chansons. Même quand je lis ses Chroniques, ça m'inspire. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas hésité à mettre tous mes tics et mes mots à moi dans ces traductions. C'était même nécessaire pour moi. Je voulais qu'on sente cette proximité, car je l'assume.

Bob Dylan – Like A Rolling Stone (Live At Newport)

Il vous faut cinq ans pour écrire douze chansons et faire un album. Dylan, lui, enregistre ses disques en quelques jours et est constamment en tournée. Ça vous épate?
Dans son autobiographie Chroniques, Dylan reconnaît lui-même qu'il n'a pas fait que des bonnes choses, mais je pense que c'est quelqu'un qui analyse très vite, avance sans calcul et ne regarde pas souvent derrière lui. Ecrire et chanter, c'est sa vie. Il est fait comme ça. Un peu comme García Márquez en littérature, Bob Dylan a une imagination qui ne s'arrête jamais et le pousse à ce rythme de travail.

Est-ce qu'à un moment de sa carrière, Dylan vous a déçu?
Certains albums me plaisent moins que d'autres, certaines tournées m'ont déconcerté. Mais je reste curieux. Chaque fois qu'il vient en concert en France, j'essaie d'aller le voir. Il s'autodétruit un peu tous les soirs, il marmonne, il déstructure ses morceaux mais il y a toujours le moment où il devient magique. Et moi j'attends ce moment.

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez repris une chanson de Bob Dylan sur scène?
Lorsque je suis devenu chanteur de bal, j'avais chaque soir mon quart d'heure "à moi". J'attendais généralement qu'il soit minuit. Après avoir fait danser la gens avec les tubes français de l'époque, les C. Jérôme, Martin Circus et autre Daniel Guichard, j'interprétais en anglais deux chansons de Leonard Cohen et deux chansons de Bob Dylan. Ça a duré comme ça pendant sept ans, à raison de deux bals par week-end.

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Comptez-vous partir en tournée pour présenter ces chansons?
Non, ce disque a eu un effet thérapeutique et mon inspiration est revenue. Je me suis remis à l'écriture et j'espère pouvoir sortir mon nouvel album en octobre/novembre 2013, soit cinq ans après "Des roses et des orties". C'est mon cycle. Mais je n'hésiterai pas à glisser l'une ou l'autre reprise de Dylan dans ma prochaine tournée.

Vous chantez Dylan et Shakira chante Cabrel. Ça vous touche?
Shakira s'en est plutôt bien sortie. Je n'étais au courant de rien. Elle a chanté pour la première fois Je l'aime à mourir lors d'un concert à Genève et a recommencé à Paris deux jours plus tard. Ça m'a énormément touché car son interprétation a apporté de la sensualité, de la féminité et de la modernité à ma chanson. Je suis également très flatté lorsque des rappeurs me demandent l'autorisation de sampler un bout de Corrida ou de L'encre de tes yeux.

Voyez-vous un nouveau Dylan dans la nouvelle scène musicale?
Je ne sais pas si le contexte actuel permettrait l'émergence d'un artiste comme Bob Dylan. Les générations sont moins clivées aujourd'hui. Quand Dylan est arrivé, il a représenté malgré lui la jeunesse, l'espoir, le renouveau et une contre-culture face au pouvoir en place. Qui pourrait surprendre comme lui l'a fait? Je ne sais pas, la réponse pourrait peut-être venir du rap.

Conclusion, quel album de Bob Dylan conseilleriez-vous au profane?
"Blood On The Tracks". Cet album n'abrite que des chansons sublimes, notamment sur la rupture. C'est tout simplement magnifique.

Interview complète dans le Moustique du 17 octobre.

Francis Cabrel
Vise la lune
Sony (sortie le 22/10)

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