Film en compétition à Cannes: Notre petite sœur

Cannes, c'est le grand écart permanent. Ainsi, après la furie dans le désert post-apocalyptique de Mad Max et la folie des contes baroques de Tale of Tales, place à présent à l'instant douceur du Festival avec le cinéaste nippon le plus habitué de la compétition cannoise.

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Kore-Eda fait figure d'outsider sérieux cette année, tant ce cinéaste sensible semble acquis à la cause de la critique et du public avec une filmographie exigeante axée sur la famille. En 2013, Tel père tel fils présenté en compétition officielle avait ému le président du Jury Spielberg aux larmes, au point de lui donner le prix du Jury et d'en racheter les droits d'auteur pour un remake made in Hollywood. Le Sésame ultime pour accéder à la notoriété et la reconnaissance.

Marrant : le comportement des journalistes dans la file reflète souvent l'état d'esprit du film qu'ils vont visionner. Pour Mad Max : Fury Road, c'était bombages de torses et grognements animaliers pour impressionner les collègues. Ici, pour cette première vision qui mêle presse et public, c'est frémissements, voix susurrées, gestes précis et respectueux. Après une marche solennelle sur le tapis rouge, c'est quasi religieusement que nous entrons dans la salle du Grand Théâtre Lumière où nous sommes bientôt rejoints par toute l'équipe du film. Les applaudissements n'osent pas le tonnerre, pour conserver intact cet esprit de communauté avec Kore-Eda, mais sont nourris.

Notre critique : Dès le premier plan où la caméra caresse un couple endormi, on se souvient avec émotion combien le cinéma de Kore-Eda est lumineux. Ce couple non officiel, le cinéaste ne le juge pas, trop conscient de la complexité de la nature humaine. Le cinéma de Kore-Eda, c'est celui de la subtilité, des touches impressionnistes, d'un tableau en train de se réaliser là, sous nos yeux, toujours mouvant et en quête d'ailleurs. Si sa toile était occupée avant tout par les hommes et leurs fils dans son film précédent, cette fois, c'est le mâle qui est en retrait. L'esquisse sera féminine. Forcément moins rugueuse et plus douce.

Retour sur Yoshino, la jeune femme du couple illicite. La voilà qui rentre dans la grande demeure familiale où elle vit avec sa grande sœur, Sachi, et leur cadette, Chika. Leur père, qui les a abandonnées 15 ans plus tôt vient de mourir, et c'est en marche arrière qu'elles partent assister à ses funérailles. Et là, surprise: les trois sœurs apprennent qu'elles ont une demi-sœur de 13 ans, Suzu. C'est l'occasion pour Kore-Eda de montrer avec tendresse le fossé séparant les filles de la ville et la petite campagnarde. Si Suzu est du genre jupe plissée d'écolière et bonnes manières, ses sœurs, et en particulier Yoshino, qui collectionne les hommes et les bières, ont les talons hauts plantés dans la vie moderne. Pourtant au contact de leur demi-sœur qu'elles accueillent dans la maison familiale, c'est tout leur monde qui va basculer subrepticement.

A travers ce très joli film qui questionne les liens du sang, la place dans la famille et les relations parfois beaucoup plus fortes que l'on peut nouer avec des inconnus et des amis, Kore-Eda tire un portrait touchant du Japon d'aujourd'hui et de ses composantes féminines. Placée sous le haut patronage du cinéma d'Ozu, cette tendre chronique familiale manque un rien d'enjeux pour nous séduire pleinement. Mais elle est un authentique régal pour les yeux et le cœur. Et ce n'est pas la délicate standing ovation en fin de séance qui nous contredira.

De Hirokazu  Kore-Eda. Avec Haruka Ayase, Masami Nagasawa, Suzu Hirose. 125 '

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