Festival de Cannes: The Lobster

Ce samedi, 11h00 du matin. En longeant au pas de course la Grande Bleue pour rattraper la vision de The Lobster, je suis sorti de ma torpeur par une joggeuse qui use de mes pieds comme starting-blogs pour donner une nouvelle impulsion à sa foulée. 

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Prêt à la rattraper par la casquette et lui apprendre les bonnes manières, je lui suis finalement gré de m'avoir sorti de mes pensées. Tout d'un coup, le monde extérieur s'offre à moi et je me rends compte que les Cannois continuent de vivre presque normalement, malgré l'affluence de touristes cinéphiles qui ont la fâcheuse tendance de leur boucher leur soleil. Et ça, ça les escagasse pas qu'un peu, vous savez. Pourtant, les gens continuent de jouer leur rôle, selon des règles tacites. Les stars montent sur le tapis rouge, prennent la pose pour le plaisir des photographes et des badauds qui leur chatouillent l'ego. Chacun interprète son personnage et ces deux mondes, l'enivrante planète ciné et la tranquille station balnéaire, peuvent exister côte à côte, dans une presque harmonie.

Les règles, les codes, le totalitarisme de la cellule familiale et du couple. Tels sont les sujets qui tarabustent justement Yorgos Lanthimos, auteur du génial et perturbant Canine. Et dont on attend de lui, outre le fait de secouer le cocotier de la Compétition officielle, qu'il botte le derrière de ces bonnes manières qui, à force d'être dictées par les soldats du conformisme et du politiquement correct, finissent par nous dessiner un monde inodore, incolore et insipide. Et autant dire que si vous acceptez la pince que vous tend son curieux homard, si vous êtes prêts à élargir vos horizons, vous n'allez vraiment pas regretter le voyage…

Tout commence dans une société totalitaire et aseptisée qui ressemble à bien des égards au monde déshumanisé du THX 1138 de George Lucas. Mais aussi au nôtre, il faut bien le dire. Là, seul le couple a droit de cité. Or David est célibataire. Et s'il ne trouve pas femme endéans les 45 jours, il sera transformé en animal de son choix. Comme tous ceux qui partagent son sort, regroupés dans un grand hôtel aux allures sinistres de l'Overlook Hôtel de Shining. Lanthimos n'use pas de détours et son film débute par une scène d'une absurdité géniale. Alors que David s'apprête à signer le registre d'entrée, la réceptionniste lui demande sous quel statut sexuel il compte se faire inscrire. Hésitation. Bisexuel, c'est possible? Non, lui fait la femme, car cela nous pose des problèmes d'organisation. Pas de demi-mesure, dans ce monde carré où rien ne dépasse. Et tant pis pour vous si vous chaussez du 43 et demi!

Décalé, ce film-ovni l'est assurément et l'audacieux réalisateur grec ne compte vraiment pas s'arrêter en si bon chemin : sa satire, il va la pousser jusque dans ses retranchements. Dans cet hôtel, quand on n'a pas une main attachée dans le dos pour bien vous faire comprendre que la vie n'est possible qu'à deux, on part à la chasse abattre des Solitaires dans le bois, ce qui vous fait gagner des jours de sursis. Mais attention, pas question d'être pris en flagrant délit de plaisir solitaire, au risque de vous faire glisser la main dans le grille-pain en guise de punition! Alors, pour tromper l'ennui, il arrive que l'on se laisse tomber du quatrième étage et de mourir en poussant des râles horribles dans l'indifférence générale.

Dans cette course du couple à tout prix, David (génialement interprété par un Colin Farrell antisexy au possible) fait la connaissance d'une galerie de personnages pittoresques : la fille qui saigne, la femme sans cœur ou encore le zozoteur mal dans sa peau. Mais dans ce monde où l'on s'attache à l'autre par pur intérêt, on le quitte aussi sans la moindre émotion.

Alors que l'on se dit que décidément Lanthimos n'a que mépris pour le couple et ses faux-semblants, voilà qu'il entraîne David au cœur de l'univers des Solitaires. Groupe tout aussi concentrationnaire que le précédent, dirigé d'une main de fer par une Léa Seydoux à la délicieuse méchanceté. Là, David va braver l'interdiction de vivre à deux et entamer une relation amoureuse secrète avec la belle Rachel Weisz. Lanthimos fait un virage à 180 degrés pour nous brosser une belle Love Story. Mais une histoire d'amour à sa manière…

Percé par des jaillissements de violence inattendue, cynique et drôle en diable, The Lobster multiplie les idées et les audaces de mises en scène. On en pince pour ce film à l'originalité folle qui nous est impossible d'imaginer repartir bredouille de la Compétition.

De Yorgos Lanthimos. Avec Colin Farrell, Rachel Weisz, John C. Reillly. 118 '

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