Festival de Cannes: Le fils de Saul

Il est rare qu'un nouveau cinéaste soit à ce point attendu. Laszlo Nemes n'a jamais réalisé de long métrage, mais il n'arrive pas tout à fait comme un débutant dans une Compétition officielle où il va croiser le fer avec de vieux routiers aguerris comme Van Sant, Sorrentino ou encore Kor-Eda pour la si convoitée Palme d'or.

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En effet, le jeune homme a des armes et arrive précédé d'une solide réputation: il a débuté comme assistant de Béla Tarr et la plupart de ses courts-métrages ont glané les récompenses les plus prestigieuses à peu près partout dans le monde, ce qui lui a valu de décrocher une bourse à la Cinéfondation.

Le fils de Saul, dévoilé en séance officielle ce vendredi après-midi, est le premier à avoir fait souffler le vent de la polémique sur une Croisette qui a jusqu'ici alterné les films de genre, certes en phase avec notre drôle de monde, mais plutôt du côté de la métaphore historique (Tale of Tales) ou de la douce chronique familiale (Notre petite sœur). Nemes, lui, plonge directement les mains dans le cambouis, peut-être même sans se douter du risque qu'il encourt avec un  sujet qu'il tient à bras-le-corps, avec une volonté étonnante en regard de son jeune âge. Et il est vrai qu'il est assez casse-gueule de prendre pour « héros » d'un film des kapos juifs œuvrant leur sale boulot à Auschwitz.

Eux, c'est la Sonderkommando, un groupe de prisonniers juifs assignés à l'aide des nazis dans leur plan d'extermination. Nemes y suit Saul à la trace, caméra à l'épaule, carde serré, au cœur même du crématorium. Ne seraient les cris, le chaos de prisonniers déshumanisés par l'usage du flou, la bande-son saturée de grincements de machines, on pense à Bresson, devant cette description froide, sans fioritures et axée obsessionnellement sur le détail du travail mécanique et inhumain de Saul. Chaque coup de pelle dans les cendres nous fait froid dans le dos. Et ce grand tas de morts en arrière-plan, toujours dans ce flou qui n'a rien d'artistique, nous rend la souffrance de ces hommes et ces femmes encore plus tangible, plus insupportable. Curieusement, c'est la découverte du cadavre d'un enfant qu'il pense être son fils qui va donner à Saul une forme de raison de vivre au sein de l'horreur.  Au péril de sa vie, il arrache ce corps des flammes, afin de lui offrir un enterrement digne. 

De mémoire de cinéphile on  ne se souvient pas avoir jamais vécu une représentation de l'univers concentrationnaire aussi réaliste, éprouvante, oppressante. Jamais la caméra ne lâche Saul d'un pouce et s'il tente d'échapper au cadre, il y est toujours ramené par une main ennemie, un ordre lâché par un garde, un coup de poing, le canon froid d'un fusil sur la nuque… Bref, tout ce lui rappelle sa mort imminente. Nulle place, jamais, pour le répit, le silence. Toujours le bruit sourd de l'infâme machine à tuer. Pas la moindre respiration romanesque comme dans le sublime La Liste de Schindler de Spielberg. Si l'enfer existe sur terre, nul doute que ce film n'en soit la représentation la plus juste et la plus terrifiante.

Nemes, qui a perdu une bonne part des siens dans les camps, attrape son spectateur à la gorge pour lui faire sentir physiquement la menace de cette bête immonde dont le ventre, on le voit tous les soirs au JT, est toujours fécond. Porté par un acteur épatant et une mise en scène à la maîtrise d'une rare force pour un premier film, Le fils de Saul nous apparaît dès à présent comme le candidat le plus sérieux pour la Palme d'or.  

De Laszlo Nemes. Avec Géza Röhrig, Molnar Levente. 107 '

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