Festival de Cannes: La loi du marché

En voilà un qui arrive sans prévenir sur la Croisette. Discret au point de ne pas affoler les foules. S'il fallait en effet jouer un peu des coudes pour assister à la vision de presse du Carol de Todd Haynes dimanche, il n'était vraiment pas de même ce lundi matin pour le sixième film de Stéphane Brizé. Au vu des sièges restés libres dans le Grand Théâtre Lumière, on mesurait en effet l'attente toute relative deLa loi du marché auprès des festivaliers.

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Et pourtant… Optant pour une radicalité audacieuse, le film nous attrape par les tripes dès sa pemière scène. Dans un long plan-séquence étiré jusqu'à la corde, on y voit un chômeur de longue durée (Vincent Lindon, magistral) confronté à l'inanité de formations bidons, censées offrir un emploi à la clé. L'individu face au système kafkaiën, au rouleau-compresseur du libéralisme économique. Le constat est posé, sans appel, dans cette scène où la caméra ne lâche pas d'une semelle cet homme si banal qu'il pourrait être nous tous. Le ton est drôle, grinçant. D'un naturel saisissant.

Aucun des acteurs en présence ne semble jouer un rôle. Et pour cause : dans un souci d'authenticité et d'honnêteté absolue dans le témoignage, le cinéaste sensible deMademoiselle Chambon a planté sa caméra naturaliste dans une vraie usine, histoire de prendre le pouls de la vie où elle se trouve et pas dans le discours plaqué d'un scénariste qui n'aurait jamais croisé un chômeur ou un pauvre de toute son existence. Oui, car ces gens-là, Monsieur, ne vivent pas dans d'immenses appartement de la rive gauche à Paris. Ils portent des vêtements trop étroits surmontés de moustaches ridicules et mangent la bouche ouverte en faisant du bruit. Et par-dessus le marché, ils se permettent de ne pas sourire à la vie (il faut voir cette scène de jeu de rôles d'une violence inouïe, où l'on reproche au personnage de Lindon son attitude renfermée et son regard un peu fuyant… bref, d'être l'homme qu'il est à 51 ans dans un monde où il est inconcevable de renvoyer une image négative!).

Ainsi Brizé, qui a bien compris que l'époque n'était plus au combat collectif et aux manifestations, mais à la lutte individuelle pour la survie, brosse dans une succession de tableaux au réalisme suffocant le portrait d'un homme combatif qui tombe, en proie aux multiples vexations quotidiennes liées à sa perte de travail qui se dressent sur sa route. Avec une question piquante : faut-il tout accepter pour conserver son emploi?

Emaillé d'humour cynique comme l'est notre époque (« Avez-vous pensé à l'assurance-décès ? C'est peut-être une façon d'envisager plus sereinement l'avenir », fait la banquière à Thierry), le film se dresse comme un hommage digne aux petites gens. A ces hommes et ces femmes qui tous les jours résistent comme ils le peuvent dans un monde où ils ne trouvent plus leur place.

Engagé, fort, rageur, immersif, secouant, drôle aussi, La loi du marché est à l'image de son comédien principal, l'extraordinaire Vincent Lindon, dont la prestation bouleversante d'intensité rentrée n'a d'égale que sa générosité sincère face à ces non-acteurs auxquels il donne la réplique. Rarement on a vu un comédien dans un tel don de soi, dans un tel abandon d'ego, une telle justesse de jeu. On vous a vu pleurer à la projection du film qui montre des caisières se faire virer pour avoir conserver pour elles quelques coupons de réduction, cher Vincent Lindon. A notre tour de vous offrir nos larmes pour ce film remarquable, bourré d'humanité vraie.

Attendu par quasi personne La loi du marché risque pourtant bien de faire parler de lui, et d'offrir à Lindon, le meilleur acteur français de sa génération, la Palme d'interprétation cette année. Ce serait bien la moindre des choses… 

De Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Yves Ory, Karine De Mirbeck. 93 '

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