Faut-il se méfier du Qatar?

Ce minuscule pays du Golfe semble vouloir tout acheter. Avec quel agenda caché? Deux grands reporters ont enquêté sur les dessous du nouveau coffre-fort de l'Europe.

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Bonne nouvelle: il paraît qu’on n’a pas à s’inquiéter.

Le club de foot du Paris Saint-Germain, celui de Malaga, l’équipementier sportif Burrda, l’Hôtel Martinez à Cannes, le Concorde La Fayette et celui du Louvre à Paris, le célèbre Harrods à Londres, et tout récemment les grands magasins Printemps encore à Paris… Point commun entre ces entreprises: elles appartiennent toutes au Qatar ou à un de ses ressortissants. En quelques années, sous la férule de son émir Hamad ben Khalifa Al Thani et à coups de dizaines de milliards de dollars, ce pays du Golfe grand comme un tiers de la Belgique s’est taillé une place de choix dans le business de la planète. Il a investi tous azimuts (mais surtout en sport), charmé les décideurs. Pourquoi? Comment? Avec quel agenda caché? Célèbres depuis la longue prise d’otages dont ils ont été victimes en Irak en 2004, les journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot ont enquêté, et rédigé un ouvrage, Qatar: les secrets du coffre-fort. Voici leur verdict.  

Christian Chesnot, qu’est-ce qui vous a amené à enquêter sur le Qatar?
Christian Chesnot – Ce pays a joué un lien dans ma libération et celle de mon collègue Georges Malbrunot. Notamment via la chaîne télé Al Jazeera: elle appartient à l’émir et a relayé les appels à nos ravisseurs. C’est donc une télévision qui joue un rôle géostratégique. Au-delà de notre cas personnel, Al Jazeera est un porte-drapeau, visible partout dans le monde…

Le Qatar, c’est quoi exactement?
C.C. – Un tout petit pays de Bédouins richissimes: 190.000 ressortissants à peine, mais dix fois plus de gens qui y travaillent. Revenus annuels du pays: entre 50 et 60 milliards de dollars. Cet argent provient des réserves de gaz, assez grandes pour tenir 200 à 300 ans encore. Le résultat, c’est que le Qatar a trop d’argent. Du coup, il ressemble à Disneyland. Il est en chantier 24 heures sur 24, tout est neuf, même ce qui est construit à l’ancienne.

[…]

Il y a des liens entre le Qatar et la Belgique?
Beaucoup, mais essentiellement d’amitié. Les équipes de motocross, de jumping et les arbitres de football du Qatar s’entraînent en Belgique, à Knokke notamment. L’héritier du trône a eu un précepteur belge. Quant à l’émir lui-même, il vient en vacances dans les cantons de l’Est où il a des amis et plusieurs propriétés. Il adore la moto. C’est d’ailleurs quand il était en balade en Belgique qu’il a été bloqué par une étape du Tour de France qui passait par là. Une vraie découverte. L’émir a dit "je veux la même chose chez moi". Et peu après, est apparu le tour du Qatar. Je pense qu’au Musée du Sport du Qatar on peut notamment voir un vélo ayant appartenu à Eddy Merckx.

Pourquoi un tel intérêt pour le sport? On sait que le pays organisera la coupe du monde de foot 2022 et cherche à accueillir la F1.
Il est intérieur et extérieur. En interne, ça permet d’activer une population qui a subitement découvert le luxe mais aussi ce qui va avec: la paresse, la nourriture à gogo également. D’où de gros problèmes d’obésité. Promouvoir le sport permet donc de donner un but et quelques valeurs aux jeunes.

Mais pourquoi investir dans des clubs étrangers?
C’est stratégique. D’abord ils ont les moyens de se payer la chaîne complète: clubs, joueurs, événements et même un équipementier (Burrda, aussi équipementier des Diables Rouges), qui leur garantit des revenus à terme. Et puis politiquement, ça assure une visibilité au Qatar, et donc une certaine sécurité.

On a un peu de mal à voir le lien.
C.C. – Il est pourtant limpide. Il y a dix ans encore, le Qatar craignait d’être annexé par ses puissants voisins (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, etc.). Aujourd’hui, grâce à sa notoriété, grâce aux liens tissés aux quatre coins du monde, l’émir sait que des gens se mobiliseront partout pour dénoncer toute éventuelle agression. C’est ce qu’on appelle le "Soft Power". Miser sur l’influence, les bonnes relations plus que sur la crainte.

[…]

Le Qatar subsidie les printemps arabes. Veut-il aussi encourager les musulmans intégristes?
Certainement pas. Il ne boit certes pas d’alcool, a beaucoup d’amis parmi les Frères musulmans mais pas chez les extrémistes salafistes. Pour le reste, sa femme est très libérée, elle joue d’ailleurs un rôle influent. Il faut surtout voir les Qatariens comme des hommes d’affaires, qui veulent faire leur business, gagner de l’argent et qui sautent sur les opportunités lorsqu’elles s’offrent à eux.

L’Europe n’est-elle pas en train de se faire acheter, coloniser, sans s’en rendre vraiment compte?
Ce n’est pas de la spoliation ni même un geste unilatéral, car il rapporte aussi à nos économies. L’Europe est donc aussi gagnante. Par contre, je crois que si beaucoup d’Européens se méfient, c’est parce qu’ils n’aiment pas les Arabes, les musulmans, ou le fric. Evidemment, avec le Qatar ils ont les trois à la fois. En outre, la croissance de ce pays est fulgurante. Il y a dix ans, on ignorait tout des Qatariens. Aujourd’hui on connaît juste leur nom, mais eux nous connaissent très bien. Ça surprend les uns, en inquiète d’autres…

Donc, vous, vous n’êtes pas inquiet…
Je dis en tout cas qu’il ne faut pas avoir peur. Au contraire, c’est s’ils arrêtaient d’investir chez nous qu’il faudrait s’inquiéter.

Interview complète dans le Moustique du 17 avril

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