Facebook, trafic et chihuahuas

Le plus petit chien du monde est l’objet d’un engouement qui a entraîné un juteux trafic. Le Hutois Philippe Ponthir en a fait les frais: ses neuf chihuahuas ont été kidnappés, déclenchant un mouvement de solidarité phénoménal. Et presque une polémique.

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De prime abord, ça ressemble au pitch d’une comédie anglaise. A Fish Called Wanda mettait notamment en scène trois petits chiens de compagnie qui faisaient les frais de tentatives de meurtre loufoques sur leur maîtresse. Le tueur maladroit, ultra-sensible à la cause animale, pleurait toutes les larmes de son corps à chaque disparition de chien tandis que ladite maîtresse survivait à chaque fois…

L’histoire de Philippe Ponthir et de l’enlèvement de ses neuf chiens peut également prêter à sourire. Le samedi 7 février dernier, lorsque ce professeur de chant classique au Conservatoire de Huy rentre d’un concert qu’il a donné avec ses élèves à la Maison de la Culture de la ville, ce n’est pas un piano à queue qui lui tombe sur la tête comme dans la potacherie britannique. Mais c’est tout comme: ses chihuahuas ont disparu. Parmi ceux-ci, quatre chiots non sevrés, dont l'absence le convainc qu’il s’agit d’un vol. Il appelle immédiatement la police. "Je n’avais jamais été en contact avec un enquêteur. De ma vie, je n’ai jamais eu une contravention, c’est vous dire ma totale ignorance en la chose judiciaire."

Huit semaines après les faits, le Hutois, qui a su garder une allure de jeune homme malgré ses quarante ans bien sonnés, porte sur le visage les stigmates de la tragédie personnelle qu’il endure: des yeux gonflés, des narines rougies par les kleenex. "Déposer plainte me semblait évident. Mais pas suffisant. Alors, j’ai songé à Internet. J’ai créé plusieurs groupes sur Facebook: "Chihuahua Focus" et "Tous ensemble pour retrouver les neuf chihuahuas volés à Huy". Et très rapidement, à ma plus grande surprise, les choses se sont emballées. Au bout de deux jours, plusieurs milliers de personnes avait déjà "liké" mes pages."

Aujourd'hui, le "papou" des neuf chiens est soutenu par une immense communauté d'internautes qui ont pris fait et cause pour la disparition des petits canidés, postant des messages chaque jour, le soutenant dans ses démarches, relayant ses réflexions – même lorsqu'il s'agit de maladroitement pousser au boycott d'un titre de presse parce que celui-ci n'a pas fait écho de ses appels. A ce jour, ses pages sont suivies par près de 30.000 personnes… Lorsqu’on sait que celle de Child Focus, l’organisme né en réaction à l’affaire Dutroux et à la disparition de Julie et Mélissa totalise en plusieurs années le même nombre de participants, il y a de quoi être songeur…

"Qu'autant de personnes se mobilisent n’est pas anodin, commente Alexis Housiaux, le bourgmestre de Huy.Cette affaire est vécue comme une tragédie par des milliers de personnes. Car ce n’est pas parce que ce ne sont "que" des chiens que ce n’est pas sérieux." Voilà pourquoi l'élu a fait pression sur la police locale afin qu'elle ne laisse pas l'affaire s'enliser. "Vous savez, dans la société actuelle, les animaux de compagnie représentent souvent le dernier rocher de certitude affective dans la vie des gens. Il est donc normal de s’en soucier. Je pense aujourd'hui que le trafic de chiens c’est aussi important – disons – que le trafic de stupéfiants!"

Sans doute pas dans les chiffres, ni pour la criminalité secondaire qu’elle engendre, mais tout de même. Chaque année des milliers de chiens disparaissent ou sont enlevés en Belgique, principalement des chihuahuas. "Parce qu'ils sont devenus extrêmement populaires – actuellement, ce sont les chiens les plus vendus. Et aussi parce qu’ils sont faciles à emporter et ont une valeur financière non négligeable." Un chien de type chihuahua se négocie effectivement pour une somme allant de 600 à 1.500 euros. S'il possède un pedigree, il peut même valoir beaucoup plus cher."Kimy, l’une de mes chiennes volées, valait 4.000 euros, explique Philippe Ponthir.Fatalement, un chien si facile à embarquer et qui vaut autant d’argent, ça crée des vocations."

Usines à toustous

De nombreux élevages clandestins sont aussi apparus, souvent gérés de façon épouvantable. Les pays de l’Est sont réputés en la matière: il y existerait de véritables usines à chiens où les femelles passent leur vie enceintes dans des clapiers, mettant bas portée après portée jusqu’à ce que mort s’ensuive."J’ai aussi initié ce mouvement pour dénoncer ce phénomène et toutes ses dérives: la vente sous le manteau, sur des sites d’annonces grand public, dans des animaleries peu regardantes."

Le problème, c'est que la création de cette espèce de "Chihuahua Focus" et consorts n'a pas valu que des sympathies à Ponthir. Certaines (mauvaises) langues se sont déliées. "Les premières rumeurs ont tourné autour du fait que j’avais – prétendument – organisé moi-même le kidnapping de mes chiens pour escroquer les assurances. Mais je ne suis pas assuré. Je n’y ai jamais songé pour la simple et bonne raison que je n’ai jamais considéré mes filles – c’est comme ça que j’appelle mes chiens et je l’assume – comme des "valeurs"."

Il n'y a pas que cela. D'après certains, Philippe Ponthir organiserait aussi chaque semainedes "prières spirituelles et virtuelles…" payantes. Et l'accusation de trouble gourou du Net de pointer le bout du nez."C’est vrai que le samedi est pour moi un jour difficile: c’est le jour anniversaire de l’enlèvement. Et rapidement, les internautes m’ont glissé, le samedi, des petits mots d’encouragement et même des prières. Et pourquoi pas? Les gens qui participent à mon soutien, ils peuvent être catholiques, athées, musulmans, juifs, bouddhistes, pratiquants ou pas, je suis ouvert à tout, tant que la parole est positive."

"J’ai aussi suggéré, lorsqu’on m’a demandé comment faire pour soutenir la cause des chiens maltraités, de supporter "S.O.S. Chihuahua"." Cette association françaiseorganise des sauvetages dans les usines à chiens, et rachète directement à ces trafiquants le plus possible de petits chiots."Moi, je ne touche pas un centime… Voilà pour le volet "messe payante", mais j’imagine que c’est le revers de la médaille des réseaux sociaux. Ça crée des jalousies, c’est générateur de rumeurs. Du reste, la police m’avait prévenu qu’il n’y avait pas que des avantages à utiliser Facebook, que cela allait m’amener des tas de "contributions" plus ou moins vaseuses."

Sexe et rançons

Et de fait, Philippe Ponthir nous montre et nous explique les diverses marques de "bonnes volontés". Propositions sexuelles – homme ou femme -, offres d'aide venant d'experts de la divination pendulaire ou de la boule de cristal, demandes de rançon, arnaques en provenance d’Afrique… En deux mois, des centaines de messages et messagers se sont proposés pour "soulager" le calvaire du "papou". "Les pistes allaient dans tous les sens: mes chiens étaient en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas… Je me suis retrouvé à deux heures du matin à crier le nom de mes chiens dans un champ près d’Eupen – une vraie scène de film. J’ai été à deux doigts de transférer de l’argent pour récupérer mes filles lorsque après quatre heures d’échanges par mail, je me suis rendu compte que le virement qu’on me proposait de faire était à destination du Bénin…"

Une pression énorme à gérer pour quelqu’un de fragilisé, mais une pression nourrie et toujours voulue par Philippe Ponthir. "Vous savez, l’enquête avance vite: deux de mes chiens ont été retrouvés. La police tient une bonne piste, dont je ne parlerai pas pour éviter qu’elle ne se brouille. Je ferai tout ce que je peux pour que mes chiens rentrent au bercail. Je me sens tellement coupable de ne pas être parvenu à les protéger. D’ailleurs, lorsque j’ai retrouvé Loly et Lilah, la première chose que je leur ai dite, c’est de me pardonner. C’est peut-être de l’anthropomorphisme, j’en suis conscient. Mais c’est de l’amour, non?"

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