Exclusif: Le n°2 de Mons intéresse la justice

Premier fonctionnaire de la ville de Mons, bras droit du bourgmestre Di Rupo, Pierre Urbain a été perquisitionné à plusieurs reprises.

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En coulisses, il prend les traits d’un ambitieux homme d’affaires, amateur de paradis fiscaux et directeur de deux sociétés au Panama. 

Le Panama. Son exotisme, sa douceur de vivre toute tropicale… Bienvenue en Amérique centrale, sur les rives d'un canal mythique, dans des forêts d'un vert émeraude et des petites îles paradisiaques. Voilà pour le carnet de voyage. Mais la République du Panama est aussi l’un des sept paradis fiscaux figurant sur la liste gris foncé de l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économiques, qui regroupe les pays industrialisés). Une  liste des Etats qui ne coopèrent pas avec le reste du monde, mais facilitent au contraire l’installation de sociétés-écrans et offrent leurs trésors d’ingénierie aux cadors de l’économie casino.

Mais pourquoi donc le secrétaire communal de Mons figure-t-il sur les tablettes du registre panaméen des sociétés? Premier fonctionnaire de la cité du Doudou, qui est aussi la ville du Premier ministre Elio Di Rupo, Pierre Urbain est répertorié dans le très discret "company register" de l’Etat panaméen. Très discret? Depuis quatre ans, un internaute astucieux a mis en ligne cette banque de données jadis cadenassée.

Pas de chance pour Urbain. Cet homme de 60 ans pensait sans doute trouver une certaine quiétude sous de telles latitudes. Là, c’est loupé… Le secrétaire communal apparaît en effet en tant que directeur de deux sociétés au Panama: Urb Development et Neyod Development, toutes deux créées en 2007.

Panama? "Je ne sais pas"

Les activités panaméennes de Pierre Urbain ont de quoi intriguer. D’autant que selon nos informations, l'homme serait familier d’autres paradis fiscaux exotiques. Les règles en vigueur en Wallonie interdisent pourtant à tout secrétaire communal d’exercer une quelconque activité commerciale. Logique: le plus haut fonctionnaire d’une ville est censé y faire appliquer les règles d’usage pour tout investissement, tout engagement financier, toute décision d’importance ou de routine. Pour exercer une telle fonction, il faut être à l’abri des soupçons, éviter soigneusement tout conflit d’intérêts. Pas question d’être juge et partie lorsqu’on veille au respect du prescrit légal en matière de marchés publics, par exemple. Ce qui pourrait être le cas si un secrétaire communal était au même moment actif dans l’une ou l’autre entreprise.

Outre sa présence au Panama, Urbain est aussi recensé dans le Registre de commerce et des sociétés de Luxembourg. Le 9 septembre 2005, notre homme se présentant comme un "administrateur de société" (!) a été désigné en tant qu’administrateur de la luxembourgeoise Daro Invest SA. Cette société avait été fondée un peu plus tôt pour acquérir ou assumer les risques liés à des créances, une activité dite de "titrisation" devenue controversée suite à la crise des subprimes en 2007.

Pierre Urbain a contesté sa présence dans diverses sociétés quand nous lui avons donné la parole, au sortir d’un collège échevinal qu’il coanimait vendredi passé. "Vous me parlez de Neyod et d’Urb? Non, je ne suis pas au courant. Daro Invest? Il y a une procédure judiciaire en cours. Je ne vais pas vous répondre". Quant à savoir s’il est conscient qu’un secrétaire communal est empêché d’exercer une activité de type commercial, Urbain acquiesce: "Oui. Tout à fait".

Proximités gênantes

Ancien secrétaire communal de Boussu, attiré à Mons par Elio Di Rupo et son entourage, en mai 2009, Pierre Urbain intéresse manifestement la justice. Il a été  perquisitionné une première fois le 21 mai 2010. Ce jour-là, les policiers ont retourné toute la mairie de Mons, emportant ordinateurs, dossiers et téléphones portables. Officiellement, il s’agissait d’un devoir d’enquête gourmand opéré dans le cadre de l’affaire dite "Edmée De Groeve". Objectif: établir un minimum de clarté sur diverses opérations immobilières suspectes menées, notamment à Mons, par l’ex-administratrice de référence du Parti socialiste. De Groeve est inculpée pour corruption active, détournement, escroquerie. Idem pour Didier Bellens, CEO de Belgacom: dans un seul volet des dossiers De Groeve, cet homme soutenu depuis des années par le PS d’Elio Di Rupo est également inculpé pour corruption passive. De Groeve, Bellens, Urbain, ces proximités gênantes pourraient finir par embarrasser le Premier ministre.

D’autant qu’en ce qui concerne son bras droit montois, la justice insiste. Le secrétaire communal Pierre Urbain a été perquisitionné une deuxième fois le 9 février 2012. L’enquête démontrerait que, sous les traits d’un patron d’administration, se cache un véritable homme d’affaires. Pierre Urbain serait aussi un personnage énigmatique d’un dossier instruit depuis le début 2012 par le juge d’instruction montois Alain Blondiaux. Celui-ci analyse les méandres d’un placement financier opéré par l’intercommunale IDEA, où le secrétaire communal confirme à Moustique qu’il n’exerce pas le moindre mandat. Le Parquet de Mons indique qu’à ce stade, il n’y a pas eu d’inculpation.

De quoi s’agit-il? En 2007, l’IDEA (Intercommunale de développement économique et d’aménagement du territoire de la région de Mons-Borinage) touche en effet le pactole à l’occasion de la revente de ses activités de télédistribution à une autre structure publique, la tentaculaire liégeoise Tecteo. L’IDEA résulte de l’association de diverses entités locales. Son statut public l’oblige à une transparence totale. Et l’argent est compté: l’un des objectifs principaux de l’intercommunale est de promouvoir l’expansion économique d’une sous-région atteinte par un chômage massif et chronique. Or, là, c’est une véritable manne céleste qui se déverse sur l’IDEA, à la fin 2007. Environ 82 millions d’euros!

Au Luxembourg…

Où et comment cet argent a-t-il été placé, courant 2008? Pour en avoir le cœur net, la justice aurait mené diverses perquisitions en Belgique ou à l’étranger, saisi de nombreux documents et constaté une série d’anomalies. Tout au moins en ce qui concerne les intentions de départ: un placement en Suisse, auquel l’IDEA a finalement renoncé. C’est en enquêtant à propos de ce placement que la justice aurait suivi d’autres pistes, n’ayant rien à voir avec l’intercommunale et menant sur la trace d’opérations potentiellement frauduleuses menées en réseau.

Concernant le placement financier de l’IDEA, l’aubaine aurait aiguisé de nombreux appétits. Comme quelques années plus tôt à Charleroi, minée par les dérives affairistes. L’enquête chercherait notamment à établir pourquoi ce placement n’a pas donné lieu à un marché public. Serait-ce en raison de sa connaissance des milieux offshore que la justice s’intéresserait au secrétaire communal de Mons? En quoi celui-ci était-il concerné par l’opération?

"Je ne peux vous répondre, dit Pierre Urbain. Je n’ai jamais été mandaté d’une quelconque manière par l’IDEA." Ceci est confirmé par le directeur général de l’intercommunale, Jean-François Escarmelle: "Il n’y a jamais eu de mandat donné à M. Urbain en ce qui concerne ce placement. Deux de mes collaboratrices et moi-même avons été l’objet de perquisitions, il y a un an. De même que l’IDEA. Je n’ai jamais été auditionné dans le cadre de ce dossier et j’ignorais que M. Urbain avait été perquisitionné le même jour. Oui, j’ai appris que la justice s’interrogeait quant à d’éventuelles rétrocessions. Mais je l’ai dit à la presse et je le redis: nous n’avons pas touché un centime de commissions. Rien! L’argent n’a pas été placé en Suisse comme on l’a dit. Le placement a été effectué auprès d’un groupement Petercam/BNP Paribas/Dexia". Au Luxembourg, selon nos informations.

Au lendemain des perquisitions de février 2012, Carlo Di Antonio, qui était administrateur de l’IDEA au moment du placement, s’est laconiquement contenté de déclarer dans la presse que tout cela l’interpellait et qu’il espérait que l’argent avait été placé en "bon père de famille". Di Antonio est aujourd’hui ministre wallon de l’Agriculture. Renseignements pris, l’information au sein de l’intercommunale aurait circulé de manière fluide. Plusieurs administrateurs s’estiment satisfaits des modalités du placement qui leur ont été présentées. Le tableau est-il complet? Puisque tout semble clair, que cherche dès lors la justice? L’option même d’un placement a été controversée, en 2007-2008. "D’autres voix se sont élevées en faveur d’une redistribution immédiate vers les communes actionnaires, souffle un administrateur préférant l’anonymat. C’est la direction générale, appuyée en bloc par les administrateurs socialistes, qui a insisté pour ce choix." A suivre… Quoique. L’enquête suivrait son cours. Lentement. Malgré les nombreuses zones d’ombre, le secrétaire communal n’a pas été entendu par la justice.

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