En attendant le Cuba libre…

Il y a Cuba, la destination touristique rêvée. Puis il y a l'île "communiste" de la débrouille, de la prostitution et de la corruption. Plongée dans cette réalité alors que l'embargo américain devrait être levé et que l'explosion touristique et le choc économique se profilent.

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"Je n'ai pas de tracteur. Ce que je récolte, je ne peux pas le vendre à La Havane parce que le transport est trop cher". Juan

"J'ai des amies médecins qui font la "jinetera" avec moi." Cosette, enseignante

Les victoires de la révolution sont l'éducation, la santé et l'indépendance. Ses échecs sont le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner." Vieille de quarante ans, la blague a toujours cours dans les rues de La Havane et elle fait rire jaune Mariana qui, comme tous les Cubains, se demande chaque matin ce qu'elle va mettre dans son assiette. Pour faire ses courses, elle dispose de la libreta, le carnet de rationnement qui, depuis 1962, est censé subvenir à l'alimentation de chaque Cubain. La libreta donne droit à un peu de sucre, de riz, de poulet, d'huile, de café, de pain et de tabac ainsi qu'à quelques autres produits de base. Mais, outre le fait que les rations d'aujourd'hui ne suffisent qu'aux deux premières semaines du mois, la libreta est un livre des songes.

"Autrefois, nous avions de la viande tous les neuf jours, on appelait ça la "neuvaine" , raconte Mariana. Puis on est passés à la "vingtaine". Maintenant, il n'y a plus de mot se terminant par "aine", parce qu'il n'y a plus de viande. Chaque mois, il y a une nouvelle pénurie. Ce mois-ci, c'est le poulet qui a disparu. Le mois dernier, c'était le papier toilette et le dentifrice. Il paraît qu'il y aura des patates le 15 février. Peut-être."

Cuba importe 80 % de son alimentation. L'île verdoyante a été stérilisée par le fiasco des fermes d'Etat et la décision du régime de tout miser sur la monoculture sucrière. Lorsque, en 1990, Moscou a cessé de payer à un prix artificiellement gonflé le sucre cubain, l'industrie de la canne s'est écroulée. Aujourd'hui, Cuba importe également son sucre. Il y a quatre ans, le régime a donc décidé de distribuer des parcelles de terre à des paysans travaillant à leur compte.

Ancien officier ayant quitté l'armée en 2009, Juan est l'un d'entre eux. Son lopin de 13 hectares est à 30 kilomètres de La Havane. Il cultive des patates douces, des citrouilles, des yuccas et fait un peu d'élevage. "Je n'ai pas de tracteur, dit-il. Je laboure avec des bœufs et sans engrais, le rendement est très faible. Ce que je récolte, je ne peux pas le vendre à La Havane parce que le transport est trop cher. Alors je donne ce qui pousse aux animaux. Mais la vente de viande dans le secteur privé est interdite."

La solution: le marché noir. Plusieurs fois par semaine, Juan prend le bus pour La Havane avec, soigneusement planqués dans ses bagages, quelques volailles ou quartiers de porc. "Il ne faut pas se faire prendre. C'est comme si je transportais de la cocaïne!" Juan est aussi "loueur" de quelques vaches. Le lait étant l'aliment des enfants de la révolution, le régime a décrété que la vache est sacrée et qu'elle ne peut en aucun cas appartenir à un particulier.

Mais l'Etat ne payant le litre que quelques dixièmes de centime de peso cubain, les paysans coupent la production destinée aux coopératives avec 50 % d'eau. Tant pis pour les biberons socialistes. Et le lait détourné se transforme en fromage destiné lui aussi au marché noir. "C'est comme ça, s'amuse Juan.A Cuba, il faut luchar." Luchar: un mot qui signifie à la fois lutter, s'arranger, inventer, magouiller, contourner le système. Un sport national.

Chauffeur de taxi, Rhacli râle contre le prix de l'essence au cours officiel, 24 pesos (1 dollar) le litre. "A ce prix, je ne peux pas travailler. J'achète l'essence "tombée du camion"." Les pompistes, les chauffeurs de voitures officielles qui ont des bons d'essence ou les conducteurs d'autobus sont ses pourvoyeurs. La triche dans les stations est tellement développée que Fidel Castro avait posté des pionniers de la révolution derrière chaque pompe pour surveiller les pompistes. Ça a marché pendant quelques mois, puis les pionniers ont commencé eux aussi à se laisser graisser la patte.

A Cuba, tout tombe du camion et se négocie au marché noir: les immangeables poulets congelés brésiliens, les perceuses électriques, les téléviseurs, les téléphones portables. "Les produits d'importation vendus dans le circuit officiel sont taxés à 280 %, explique un Européen installé dans l'île. Ce n'est plus une TVA mais un racket. Sans marché noir, les Cubains n'ont pas accès aux biens en provenance de l'étranger."

La suite dans le Moustique du 25 février 2015.

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