Electrabel, électron libre

Le principal fournisseur énergétique du pays et les autorités de contrôle continuent à jouer au gendarme et au voleur. Le consommateur, lui, trinque.

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Fin mars, la Commission de régulation de l'électricité et du gaz (Creg) collait une amende de 100.000 € par jour à Electrabel. Avec effet rétroactif au 3 janvier dernier encore bien. Soit une somme qui se monte aujourd'hui à près de 10 millions d'euros, pour peu que la décision ne soit pas cassée en justice. On peut s'en réjouir. David, la petite autorité de contrôle belge, titille Goliath, le tentaculaire GDF-Suez, propriétaire d'Electrabel. Pour les observateurs du marché de l'énergie belge, ce n'est qu'un nouvel épisode, et pas le meilleur, d'une lamentable saga.

L'amende infligée porte, en fait, sur des renseignements que la Creg entend obtenir d'Electrabel et que le principal électricien du pays refuserait de communiquer. Ces données serviraient à déterminer précisément le montant de la rente nucléaire perçue par Electrabel. C'est-à-dire la différence entre ce que dépense ce dernier pour produire de l'électricité dans ses centrales et ce que lui rapporte cette même électricité une fois vendue. Personne n'en doute, le calcul est nettement favorable à Electrabel. L'exploitation de nos centrales nucléaires, payées par les Belges du temps où ils en étaient encore les propriétaires, n'exige plus d'investissements faramineux. Sauf que personne ne sait encore précisément à combien se monte cette rente.

Récemment, Electrabel évoquait un montant inférieur à 700 millions d'euros par an. La Creg, elle, parle d'une somme plus proche des 2 milliards. Et depuis près d'un an, l'État belge, qui percevra un jour une taxe sur cette manne financière, tente désespérément d'en savoir plus. Au besoin en se passant de la Creg. Récemment, c'est à… la Banque nationale qu'a été confié le soin de calculer la rente nucléaire, qui selon l'institution semble d'ailleurs plutôt s'approcher des chiffres fournis par Electrabel.

Magnette dépassé par sa "créature"?

C'est là que le mythe de David et Goliath dérape. Dans la bouche même du ministre de l'Énergie Paul Magnette, le conflit entre Electrabel et la Creg devient "lassant". Et le ministre d'évoquer les 495 litiges opposant l'autorité de contrôle aux divers fournisseurs énergétiques belges. Le politique, qui a pourtant mis la Creg en place en janvier 2000, semble aujourd'hui dépassé par une "créature" qu'on dit un peu trop prompte à jouer les justiciers et à considérer Electrabel comme une vache à lait. En atteste, outre la redirection du dossier à la Banque nationale, la volonté politique actuelle de renforcer les pouvoirs de la direction générale Énergie. Une autre autorité, donc…

En attendant, le consommateur belge paie, depuis quelques années, une des factures les plus salées d'Europe (voir encadré). Tous les ménages, d'Arlon à Ostende, paient désormais leur énergie plus cher que lorsque les prix étaient régulés. D'un autre côté, les opérateurs ne se bousculent pas sur le marché belge pour faire concurrence au quasi-monopole d'Electrabel. Ce qui laisse d'ailleurs penser que cette dernière ne risque en fait pas grand-chose dans le litige qui l'oppose à la Creg. Par la faute d'un marché mal libéralisé, la Belgique s'est coincée toute seule avec un éléphant au milieu de la pièce. La situation n'est pas près de changer et pourrait même empirer. Englué dans ses affaires courantes, l'État n'est pas en mesure actuellement de dégager la vision d'avenir nécessaire à son approvisionnement électrique. Au risque d'un jour connaître une panne bien plus dramatique.

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