E.L. James: Cette femme a inventé le porno pour les mamans

Hallucinant succès mondial, Cinquante nuances de Grey de E.L. James est le livre "chaud" de la rentrée. Celui qui a donné envie aux femmes de se laisser aller au porno. Phénomène et témoignages.

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Au stade où nous en sommes, deux semaines avant la parution en français du premier tome de la trilogie, Fifty Shades Of GreyCinquante nuances de Grey, le score des ventes atteint par E.L. James tourne autour des 40 millions d’exemplaires. Comment en est-on arrivé là? Comment une simple bluette érotique parue sur Internet se mue en phénomène de société au point de mettre sur orbite l’idée – saugrenue mais malicieuse – de "mummy porn" – "porno pour les mamans"?

Invention médiatique? Marketing de l’air du temps? Vraie tendance sociologique? Il y a un peu de tout ça dans le succès de ce livre qui, à vrai dire, nous a fait sourire. Un ouvrage tête de gondole qui fait basculer la "chick lit" (la littérature pour filles) dans une dimension porno soft que même Sex And The City, pour des raisons d’image évidentes, n’avait pas osé explorer. Il y a dans le roman de E.L. James beaucoup de Barbara Cartland (tous les clichés du roman d’amour de gare y sont), pas mal de "dirty talk" (le goût des mots crus, très en vogue actuellement) et un peu de Marc Dorcel (fournisseur de films X plutôt bon enfant et domestiques, à côté de la production dite "gonzo", beaucoup plus hard).

C’est quoi l’histoire?

Anastasia, jeune étudiante de 21 ans, vierge (c’est important mais on ne l’apprend qu’à la page 108), remplace sa colococataire grippée pour un rendez-vous avec Christian Grey, homme d’affaires influent, qu’elle doit interviewer pour le journal de l’université. Dès le premier regard, il se passe quelque chose de l’odre du trouble sexuel entre Christian et Anastasia qui découvre (pas tout de suite, à la page 99 seulement) le gros penchant de son nouveau fiancé – dominant dur appréciant fortement les soumises consentantes.

Diablement attirée par ce bel homme, très riche, au charisme incendiaire (évidemment, on n’allait pas vous mettre un cul-de-jatte SDF qui a des pellicules), Ana se laisse entraîner dans une relation sadomaso (fouet, menottes, obéissance, humiliation et tutti quanti) qui sert de miroir à ses fantasmes et dévoile l’identité floue du maître… Après s’être tournés autour jusqu’à la page 96, les deux amoureux se déclarent par ce dialogue vénéneux:
"- Cela signifie-t-il que tu vas me faire l’amour ce soir, Christian?
– Non, Anastasia. Et avant tout, je ne fais pas l’amour, je baise… dur." La voilà prévenue.

Magnétisée par l’aura sexuelle du bonhomme (on le répète toutes les trois lignes qu’il est canon et irrésistible), Ana accepte d’entrer en soumission et de respecter le contrat – c’est du béton tout ça, faut pas croire – dont les clauses stipulent que: "La Soumise obéira sans hésitation à n’importe quel ordre formulé par le Dominateur. (…) Lorsqu’elle n’est pas avec le Dominateur, la Soumise s’assurera de dormir un minimum de sept heures par nuit. (…) Durant le temps du contrat, la Soumise portera des vêtements approuvés par le Dominateur. Le Dominateur allouera un budget vêtements que la Soumise devra utiliser. (…) La Soumise ne s’engagera dans aucune autre relation sexuelle (…) Le non-respect de ces règles entraînerait immédiatement une punition dont la nature sera déterminée par le Dominant". Jusqu’à présent, le trip en a excité plus d’une qui, du coup, se dit intéressée par les pratiques SM.

C’est qui l’auteur?

A l’origine, l’auteur n’est personne. Mère de deux enfants, productrice télé vaguement Desperate Housewives, Erika Leonard, 49 ans, est une adepte de Twilight. La légende dit que cette Anglaise à l’allure très comme il faut s’est fait la main en écrivant une version un peu olé olé de la série à vampire. Publié sous pseudonyme sur Internet, son récit SM commence à attirer des femmes qui, visiblement, attendaient du chaud comme les affamés attendent à manger. Le phénomène s’installe, les accros font la pub du livre, refilant le tuyau aux unes, mettant l’eau à la bouche aux autres. On dit qu’aux Etats-Unis des millions de mamans, assises au bord des terrains de base-ball, attendent patiemment la fin de l’entraînement de leur rejeton en se délectant, tranquilles, des aventures cochonnes d’Ana et de Christian qu’elle lisent (pas folles, les mothers) sur tablette. En passant, ces braves mères de famille qui hissent Fifty Shades Of Grey en arme d’émancipation massive ont fait de l’ouvrage le premier succès mondial de l’ère du livre numérique.

C’est comment le business?

Inconnue en 2011, E.L. James est une star en 2012, enchaînant les tournées de promo. Confrontée, comme tout le monde, à des fins de mois ric-rac, elle est aujourd’hui à l’abri du besoin pour deux générations et serait assise sur un magot estimé à 45 millions de dollars. Classée par le magazine Time dans la liste des cent personnes les plus influentes dans le monde, à la tête d’un business autour de la licence commerciale "Fifty Shades Of Grey", elle a publié deux autres volumes de sa saga, collaboré de très loin à la commercialisation de compilations de musique classique inspirées de l’histoire et, bien sûr, mis les droits d’adaptation au cinéma sur la table qu’elle n’a quittée qu’après avoir empoché, dit-on, 5 millions de dollars. Du coup, Hollywood s’affole et avec elle le public qui y va de ses propres fantasmes et salive à l’idée de voir Kristen Stewart ou Natalie Portman se faire fouetter par Robert Pattinson ou Ashton Kutcher, sachant qu’aucun de ces acteurs n’a rien confirmé.

Dossier complet dans le Moustique du 3 octobre.

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