Écoles sup et unifs: Le grand malaise

Un diplôme pour qui et pourquoi? L'accès aux études supérieures est plus que jamais inégalitaire. Et, à l'issue du cursus, décrocher un job n'est même plus garanti…

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Un contraste politique saisissant! Que la principale organisation d'étudiants, la Fédération des étudiants francophones (FEF), marque son désaccord avec un projet du ministre de l'Enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt (PS), ce n'est pas rare. En revanche, que ce même ministre socialiste soit félicité par la Fédération des étudiants libéraux ainsi que par des élus MR, c'est beaucoup moins fréquent. Limite cocasse. C'est pourtant ce qui arrive depuis que ledit Marcourt planche sur un projet de décret visant, notamment, à réguler l'afflux de néo-étudiants sur les bancs de la première année de médecine. Des auditoires qui débordent, alors que l'accès à la profession est limité par un numerus clausus, mais aussi que 70 % de ces étudiants seront recalés à l'issue de leur première année. Ce qui a poussé le CDH à proposer pour sa part, début mai, une année préparatoire obligatoire pour s'inscrire en médecine.

Bien sûr, les études de médecine sont particulières. Notamment parce que, en vertu d'une obligation européenne, leur durée va passer de sept à six ans et que la difficulté de chaque année – et donc le risque d'échec – va du même coup croître. Ceci dit, le cas "médecine" illustre deux points noirs que l'on peut généraliser à l'ensemble des études de niveau universitaire. À l'entrée, il y a beaucoup d'inscrits mais le taux d'échecs, en fin de première année, dépasse les 50 %. À la sortie, même s'il permet théoriquement d'espérer un salaire de 25 à 50 % plus élevé, le diplôme n'est plus une garantie d'emploi. En janvier 2011, 28.816 diplômés wallons et 8.600 bruxellois sont venus grossir le rang des chômeurs. Certes, les non-diplômés sont infiniment plus nombreux à galérer pour trouver un emploi. Mais ces milliers de "chômeurs diplômés" permettent tout de même de pointer un problème: les domaines d'études les plus prisés – en gros les sciences humaines, la communication en tête – sont aussi ceux qui offrent le moins d'opportunités d'emploi. Dans le même temps, toute une série de métiers sont en pénurie.

Rien d'étonnant, finalement, à ce que, au-delà du cas "médecine", le débat sur l'utilité d'un test d'entrée aux études supérieures, qu'il soit d'aptitude ou d'orientation, refasse surface. Ceci dit, il reste très compliqué, voire impossible, de trouver un recteur qui y soit officiellement favorable. Et ne parlons même pas du ministre responsable: "Le dossier "médecine" est tout à fait autonome", nous assure-t-il. Pour l'instant. Car il n'en reste pas moins qu'une série d'acteurs, la FEF en tête, voient en l'instauration d'un test à l'entrée en médecine un premier pas inquiétant vers une sélection plus généralisée. "Ce n'est pas nouveau. Au milieu des années 90, Hervé Hasquin (MR), alors président du conseil d'administration de l'ULB, s'était prononcé en faveur d'un test d'aptitude, rappelle Michaël Verbauwhede, président de la FEF. Et si Jean-Claude Marcourt n'en parle plus, au départ, la réflexion sur un test d'entrée en médecine était accompagnée d'une autre sur un test d'orientation plus général."

Renforcer les inégalités

Pour la fédération étudiante, c'est "non" dans toutes les langues et dans tous les cas de figure. Parce qu'une telle mesure ne ferait que renforcer l'inégalité de notre enseignement. "Les tests Pisa ont déjà démontré que notre enseignement secondaire est un moteur de reproduction des inégalités sociales. Il y a de très bonnes écoles qui font de très bons résultats aux études Pisa et, de l'autre côté du spectre, des écoles qui ont de très mauvais résultats. Ces disparités sont liées au niveau socio-économique des élèves qui fréquentent les établissements."

Un cran plus haut, dans l'enseignement supérieur, l'inégalité est aussi reine. C'est une constante historique: la population d'étudiants est constituée de maximum 5 % d'enfants d'ouvriers pour 75 à 80 % d'enfants de cadres. Des barrières culturelles et psychologiques peuvent expliquer cette proportion. "Notons aussi que tout le monde n'est pas préparé de manière égale aux études supérieures, poursuit le président de la FEF. Un test d'entrée ne ferait donc que renforcer le phénomène, ce serait une ségrégation sociale qui ne dirait pas son nom." On peut, en effet, prévoir qu'un pareil examen ferait figure de repoussoir pour une partie des candidats aux études, soit parce qu'ils sont trop habitués à se dévaloriser, soit parce qu'ils ne vivent pas dans un environnement qui les incite à franchir le pas des études supérieures. Sans compter que ceux qui pourront se payer des cours particuliers seront favorisés.

Pour étayer ce raisonnement, Michaël Verbauwhede prend l'exemple des études d'ingénieur civil, les seules (à part certains instituts artistiques) à proposer un examen d'entrée. "Dans ces auditoires, il y a une surreprésentation, beaucoup plus marquée que dans les autres facultés, d'enfants provenant de familles au niveau socio-économique élevé." CQFD et on en reste là? "Non, il faut évidemment réfléchir à augmenter le taux de réussite en première année d'université. Mais les initiatives qui vont dans ce sens sont trop rares. Et quand elles existent, comme "Passeports pour le bac", elles sont sous-financées."

Comme des athlètes

Le recteur de l'ULg, Bernard Rentier, est d'accord avec ce constat. S'il refuse de parler de filtre ou de sélection à l'entrée, il n'en reste pas moins partisan, à terme, d'un "test qui signalerait au candidat étudiant s'il est prêt à franchir le pas ou non".Ce ne serait donc pas un obstacle conçu pour décourager les inscriptions à l'université, mais plutôt un dispositif qui pointerait les lacunes des étudiants et les préparerait à entamer des études dans des conditions optimales. "Mais il faudrait qu'il soit contraignant à partir d'un certain niveau de (mauvais) résultats, sinon il ne servirait à rien." Quant aux détracteurs qui critiquent l'aspect non démocratique d'une telle mesure, le professeur Rentier les renvoie à une analogie sportive: "Si un jeune athlète veut participer aux JO, personne ne crie au scandale parce qu'il y a des critères objectifs de sélection à atteindre. Et pour qu'ils puissent se qualifier, ces athlètes sont suivis et entraînés."

On en revient donc à la mise en place de ces programmes de suivi. Puisque tout le monde semble d'accord, qu'attend-on? La réponse est toute simple: de l'argent. Sur ce point, le recteur est clair: "Nous ne nous engagerons dans cette voie que moyennant un minimum de garanties sur le financement." Une position que la FEF peut comprendre: "C'est effarant de voir que nous sommes passés de 7,5% du PIB consacrés à l'enseignement, à la fin des années 70, à 5,5% actuellement. Or de plus en plus de jeunes se lancent dans des études supérieures."

Tout cela ressemble furieusement à une impasse. Pour en sortir, il faudrait commencer par améliorer l'orientation des étudiants. "C'est vrai que, dans l'absolu, nous n'avons pas besoin de milliers de diplômés en psychologie ou communication, alors qu'il existe des filières menant à des métiers plus demandés", reconnaît Bernard Rentier. Mais là aussi, on débouche rapidement sur des questions de gros sous. "On ne peut pas demander aux universités de rediriger des candidats étudiants vers d'autres établissements, alors que le financement des institutions dépend du nombre d'inscrits", soupire-t-il. Une logique qui a des effets pervers. "Les salons censés renseigner les élèves des cinquième et sixième secondaires ne sont pas vraiment des lieux d'orientation, grince Michaël Verbauwhede. Ce sont plutôt des marchés à l'étudiant où chaque université s'efforce d'attirer le plus de futurs étudiants possible."

Mal préparés

Si l'éternel problème du sous-financement de l'enseignement est à nouveau central, le recteur de l'ULg pointe aussi une question de mentalités. Au niveau de l'école secondaire pour commencer: "Sans mettre les enseignants en cause, le système ne favorise pas l'apprentissage de l'effort. Au cours des six années d'humanités, on peut progressivement laisser tomber les matières que l'on n'aime pas. Finalement, on arrive en rhéto avec des maths faibles ou des sciences faibles, mais aussi l'envie de s'inscrire à l'université, alors qu'on ne dispose pas d'une formation suffisante." Reprenons l'analogie sportive: c'est comme si, pour qualifier un athlète pour les JO, on abaissait progressivement les critères sportifs jusqu'à ce que les participants les réussissent. Pour finalement se planter en compétition.

L'équation mêlant qualité de la formation, promotion de la réussite et liberté d'accès aux études semble décidément bien compliquée à résoudre. Pour y arriver, il faudra faire preuve d'imagination. À tous les niveaux. Même celui des parents qui devront bien réaliser, un jour, qu'il n'y a rien de dévalorisant à ce que leurs enfants choisissent une autre voie que celle des études supérieures de type long. Il y a tant de beaux métiers, utiles et pas forcément moins lucratifs, qui ne demandent pas ce genre de bagage.

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