Discours de Noël: Le roi a-t-il été trop loin?

Dans son discours de Noël, Albert II parle d'un populisme en Belgique qui le fait penser aux années trente… La N-VA se sent visée et monte au créneau. Engagement justifié, gaffe stratégique, ou testament politique?

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La fin de l’année 2012 aura été pour le moins chahutée au Palais. Outre la polémique suscitée par le livre sur le prince Laurent, Le pécheur de Laeken, on se souvient du gigantesque ramdam autour du très controversé Question(s) royale(s) de Frédéric Deborsu. Aujourd’hui, c’est non seulement  l’augmentation de la dotation royale (+ 300.000 € pour atteindre les 11,5 millions) qui, en période d’austérité, fait grincer plus d’une paire de mâchoires, mais surtout le speech de fin d’année d’Albert II, mardi dernier, jour de Noël…

Après avoir parlé de la crise économique, le souverain a en effet appelé, en ces temps de crise, à être "vigilants" et "lucides face aux discours populistes. Ils s’efforcent toujours de trouver des boucs émissaires à la crise, qu’il s’agisse de l’étranger ou des habitants d’une autre partie de leur pays. Ces discours existent aujourd’hui dans de nombreux pays européens et aussi chez nous. La crise des années 30 et les réactions populistes de cette époque ne doivent pas être oubliées. On a vu le mal que cela fit à nos démocraties".

A l’écoute du message, en Flandre comme chez les francophones, tout le monde en est convaincu. C’est bien la droite nationaliste flamande qui est ici visée… Après avoir affirmé ne pas se sentir concerné, le président de la N-VA Bart De Wever répondait en effet le surlendemain au texte royal: "Le souverain doit être au-dessus de la mêlée politique afin de pouvoir représenter l’ensemble de la nation. (…) Mais Albert II ne remplit pas correctement ce rôle. Il a choisi le chemin d’une royauté de division. Son message de Noël en constitue un triste sommet". Les nationalistes flamands ne sont pas les seuls à avoir réagi. Des historiens, politologues et éditorialistes flamands respectés ont également estimé que le roi avait été trop loin, cette fois, puisqu’il stigmatise presque ouvertement un parti politique, et donc aussi ses électeurs. Justifié? Exagéré? On décrypte.

Qui était vraiment visé? 

Que cela soit pour les élus N-VA ou les commentateurs, la question ne s’est pas posée un seul instant: en parlant de populisme et d’une "autre partie du pays" désignée comme bouc émissaire, le roi parlait des nationalistes flamands. Au cabinet du Premier ministre, on a précisé que le roi n’avait cité aucun parti. Hypocrisie? La presse francophone exécute une infinité de variations sur le thème "Quand on se sent morveux, on se mouche"… Mais est-on si sûr que le message s’adressait spécifiquement et uniquement à la NVA?

La plupart des Belges en sont convaincus malgré le fait que le roi soit resté flou. Cela indique deux choses selon Pierre Verjans, politologue à l’ULg. "D’une part, qu’il y a une hypersensibilité en Flandre." On le sait, les Flamands ont l’impression que le roi n’est pas en phase avec leur réalité et n’écoute pas leurs aspirations confédéralistes. "D’autre part, qu’il y a une myopie côté francophone, une absence totale de remise en cause de soi." Selon lui, le roi aurait aussi bien pu viser un certain populisme francophone qui, depuis 2007, tend à rendre les Flamands responsables de tous les problèmes de la Belgique parce qu’ils veulent changer le système. "Si l’une des composantes du pays veut que les rapports évoluent, ne pas en tenir compte, c’est aussi bloquer la relation." Le Premier ministre, s’il veut réussir son programme gouvernemental dans la perspective des législatives de 2014, devra lever certains freins francophones… Ce message leur était donc peut-être (aussi) adressé. Mais si c’est le cas, il était apparemment beaucoup trop… subliminal.

D’ailleurs, Dave Sinardet, politologue à la VUB et à l’université d’Anvers, ne voit pas les choses de cette façon. Pour lui, c’est bien la N-VA qui est ciblée. La référence aux années trente renvoie selon lui à un contexte, très palpable en Flandre: après le discours de Bart De Wever, au soir des élections communales, certains Flamands avaient déjà osé le rapprochement. Le roi ne pouvait l’ignorer et la controverse qu’il a provoquée était donc on ne peut plus prévisible. "Si le roi avait vraiment voulu s’adresser aux francophones, il aurait plutôt dit: "il y a des populismes des deux côtés de la frontière linguistique". Il ne l’a pas fait. Je pense que s’attaquer frontalement à un seul parti (le premier du pays – NDLR) était une erreur et que le Roi aurait pu avoir un message plus fort à l’encontre de la N-VA s’il l’avait contrebalancé avec des critiques adressées aussi côté francophone." Pour le politologue flamand, ce discours n’est ni intelligent ni stratégique, surtout quand la légitimité même du roi est contestée depuis longtemps au nord du pays.

Dans le Moustique de cette semaine

  • Qui écrit le discours du roi?

  • Le roi avait-il le droit de tenir ce discours?

  • Pertinente, la référence aux années 30?

  • Le roi s’est-il tiré une balle dans le pied?

  • Un testament politique?

  • Les discours d’un roi

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