Dire non, cela commence dans sa rue

Manuel Abramowicz étudie les diverses formes et courants de mobilisation actifs en Belgique.

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Dans Rebelles et subversifs de nos régions, le livre à paraître mi-février et dirigé par Anne Morelli aux éditions Couleur Livres, il signe le chapitre Des rebelles en Belgique, encore aujourd’hui?

Dit-on encore souvent non, aujourd’hui, en Belgique?
Manuel Abramowicz. – Contrairement à ce qu’on pense, oui! Dire non, cela commence dans sa rue ou son immeuble, dans le quotidien le plus immédiat, dès qu’une injustice apparaît. Les manifestations les plus discrètes sont la signification d’un engagement essentiel: intervenir lors d’une agression en pleine rue, protester contre des propos racistes tenus par un voisin, c’est déjà résister et s’opposer. C’est un comportement de citoyen actif. Et il n’y en a pas moins en Belgique qu’ailleurs. Il existe de nombreuses associations citoyennes de base dans lesquelles des Belges sont actifs. L’engagement n’est pas si marginal que cela.

Pourtant, on entend souvent que, chez nous, on ne descend dans la rue que pour commémorer des enfants disparus. Ou, au mieux, pour émettre de vagues protestations bien-pensantes…
C’est la vision parfois émise par des intellectuels méfiants vis-à-vis de mouvements populaires autonomes, du type Marche blanche, dans lesquels il n’y aurait qu’une effusion collective de bons sentiments. Toutes les grandes mobilisations populaires ont été déclenchées pour des motifs très « terre à terre ». Rappelons cependant quelques observations. Au-delà de l’émotion, la Marche blanche d’octobre 1996 illustrait aussi la « Belgique d’en bas » où le caractère social était perceptible. Que dénonçait-elle? L’absence de sanctions envers des enquêteurs chargés de retrouver les enfants enlevés. Le sentiment prévalait alors que, si un ouvrier commettait une faute, il était aussitôt viré de son boulot, à l’inverse de policiers qui avaient manifestement « dysfonctionné » pour retrouver vivantes Julie et Mélissa. Bien qu’elle ait pu sembler à la limite du « poujadisme », la manifestation SHAME du 23 janvier a aussi exprimé des revendications plus idéologiques. On a pu ainsi voir des calicots scandant « Vite un gouvernement pour faire payer les banques! ». Le Parti du Travail de Belgique (PTB), la plus importante formation de la gauche contestataire, forte d’une quinzaine d’élus communaux et de résultats électoraux proches des 10 % dans des communes populaires, avait « mobilisé en masse » ses militants pour soutenir cette manifestation.

On pourrait vous répondre que le PTB n’était là que pour tenter de teinter d’idéologie une mobilisation qui n’en voulait pas…
Il faudrait en finir avec la vision romantique des grandes révolutions de l’histoire. Certes, les révolutions française et russe ou Mai 68 ont été initiés par des avant-gardes révolutionnaires engagées dans un long processus de rébellion. Mais elles n’ont eu d’effet qu’après avoir réussi à mobiliser une part suffisante de la population. Pour finir, c’est toujours la majorité jusqu’alors silencieuse – et faiblement « idéologisée » – qui décide du succès ou non des grandes mobilisations historiques. Le clash final pour abattre tout régime réside dans le rapport de force existant entre les « gardiens de l’ordre » et le peuple en lutte. Pour la grande masse, l’adhésion idéologique est parallèle au déclic révolutionnaire.

Les 35.000 qui ont manifesté le 23 janvier ne forment pas encore un grand mouvement populaire. On peut même se demander si, en Belgique, ce ne sont pas toujours les mêmes qui descendent dans la rue…
Une manifestation, un dimanche, cela reste une « promenade » prise sur le temps de loisir. Il faut multiplier par au moins trois ou quatre le nombre des participants pour savoir combien étaient susceptibles d’aller manifester. Faites le compte: la très grande majorité des Belges ne sont jamais descendus dans la rue. Et puis, qui voyait-on à cette manifestation? Beaucoup de sensibilités proches du CDH. Cela ne m’étonnerait pas que nombre de

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