[DECRYPTAGE] La quenelle pour les nuls

Le geste breveté par Dieudonné, antisémite obsessionnel, est devenu une expression populaire. Mais la Belgique, comme la France, se tromperait en interdisant l'un comme l'autre.

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Cette année, entre les huîtres, le foie gras et la dinde, la quenelle s'est invitée au réveillon. Pas en cuisine, dans le débat. Car la quenelle en question n'évoque pas tant la recette lyonnaise à base de brochet dont elle tire son nom que la forme du suppositoire qu'elle est censée suggérer. Ce geste, puisque c'est de cela qu'il s'agit, consiste à tendre le bras droit vers le bas tout en plaçant le tranchant de la main gauche sur l'épaule opposée. Il a été popularisé, et même récemment breveté, par l'humoriste Dieudonné. Lequel, il y a quelques années déjà, a défini son usage en invitant à "glisser une quenelle dans le fond du fion du sionisme". Nous sommes bien là à l'autre extrémité du système digestif. Et aux confins tout aussi nauséabonds du spectre politique.

Pourtant, ladite posture dépasse aujourd'hui très largement le cercle restreint des gesticulations réservées à l'extrême droite. Exemple le plus tonitruant, le footballeur français Nicolas Anelka, célébrant le 28 décembre dernier l'un de ses buts pour West Bromwich Albion avec une quenelle. Devant le tollé provoqué, l'ancien trublion de l'équipe de France se défend. Antisémite, moi? Pas du tout! C'était juste une dédicace à un ami. Depuis plusieurs mois, ils sont ainsi des milliers d'anonymes postant sur les réseaux sociaux leur propre interprétation de la geste dieudonnesque. L'exploit consiste parfois à poser à côté d'une personnalité tout en "glissant une quenelle" à son insu – c'est arrivé récemment à Elio Di Rupo. Ou, mieux, à embrigader une personnalité qui, ignorant la portée du geste, s'exécute benoîtement avant de voir le cliché ressurgir, parfois longtemps après, l'obligeant à se confondre en excuses et en "je ne savais pas".

En France, il semblerait que les sportifs forment les victimes toutes désignées de ces enquenellements sauvages, tels les footballeurs Samir Nasri ou Mamadou Sakho, ou le basketteur Tony Parker, les deux derniers cités ayant été piégés par Dieudonné himself. Mais la vraie question n'est évidemment pas là. Si la quenelle se propage en dehors des cercles qu'on lui croyait réservés par son fumet antisémite, la haine qui l'inspire suit-elle pour autant le même chemin?

Un bras armé?

En ce qui concerne Dieudonné, l'affaire paraît claire. En 2003,il déboule grimé en sioniste nazifié sur le plateau de l’émission de Marc-Olivier Fogiel On ne peut pas plaire à tout le monde. A cette époque, la démarche de l’ancien complice d’Elie Semoun laisse encore perplexe. Dérapage subversif contrôlé? Comique situationniste? Cinq ans plus tard, on est fixé. A l'été 2008, Dieudonné choisit en effet comme parrain de sa fille… Jean-Marie Le Pen. L'année d'après, il mène la liste du Parti antisioniste aux européennes de 2009, avec Alain Soral, figure pensante de l'extrême droite française.

Au vrai, la seule ambiguïté qui persiste concernant l'antisémitisme de Dieudonné s'attache aux chambres à gaz, ce "point de détail de l'histoire", comme le disait précisément Jean-Marie Le Pen. Un jour, il invite le négationniste Robert Faurisson – qui conteste leur existence – à le rejoindre sur scène. Une autre fois, et c'était tout récemment sur la scène de son théâtre de la Main d’Or, à Paris, il rêve d'y envoyer Patrick Cohen, un journaliste de France Inter. "Tu vois, lui, si le vent tourne, je ne suis pas sûr qu’il ait le temps de faire sa valise (…) Quand je l’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz, dommage…" On l'a compris, le cas de Dieudonné est définitivement tranché et documenté. Il s'agit d'un antisémite obsessionnel, déjà condamné sept fois en France pour incitation à la haine et à la discrimination raciale.

Le statut de la quenelle, lui, est moins clair. Les uns n'y voient qu'un inoffensif bras d'honneur revisité. D'autres dénoncent un salut nazi inversé. A moins que ce ne soit les deux? Au fond, le "Sieg Heil" bras tendu traduit l'adhésion au nazisme, donc si on le retourne… Les experts s'interrogent. En attendant, l'humoriste qui voit grossir chaque jour les rangs de ses fans définit très opportunément sa quenelle comme un "symbole d'insoumission"universelle et attaque quiconque le taxe d'antisémitisme. D'ailleurs, prétend-il, le geste ne lui appartiendrait plus et se compterait désormais au nombre des signes de ralliement "de la révolution" contre le "système" dominé par les élites politiques, économiques et médiatiques.

A voir… Bien sûr, les potaches proliférant sur Twitter ou Facebook sous la bannière identitaire de la quenelle ne forment pas des bataillons de néonazillons prêts à l'emploi. Les contestataires du dimanche et autres désenchantés occasionnels du monde non plus. Sauf que l'antisémitisme n'est pas nécessairement incompatible avec leur dénonciation. Ahmed Moualek, ancien compagnon de route du comique, résume: "On ne va pas se raconter d'histoire… Oui, c’est un bras d’honneur au système, aux médias, aux politiques… Mais aussi à Israël". Dans le monde de Dieudonné,"tout est lié". D'autres y vont plus franchement. En posant bras tendu devant une synagogue, ils cèdent à cette joie délicieusement coupable consistant à assimiler sionistes et nazis. Certains, enfin, voient beaucoup plus loin. Avec leurs quenelles, en guise de saluts hitlériens inversés, ils invoquent rien de moins qu'un retournement du sens de l'histoire. Ceux-là s'exécutent aujourd'hui devant l'école juive de Toulouse où Mohamed Merah a tué un professeur et trois enfants, ou encore à l'entrée d'un mémorial de la Shoah.

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