De Rouille et d’Os

En compétition au festival de Cannes, Audiard dresse Schoenaerts face à Cotillard magistrale dans un mélo coup de poing. Et si ça sentait déjà le prix d'interprétation?

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C'est une histoire d'uppercuts. Un jeune père à la dérive (Ali – alias Matthias Schoenaerts) débarque dans le Sud de la France flanqué d'un gamin de cinq ans et d'un bon crochet du gauche. Il s'enfonce dans les combats de boxe clandestins et percute le destin de Stéphanie (Marion Cotillard), classieuse dresseuse d'orques accidentée du Marineland d'Antibes.

Pour assumer un pitch qui met déjà K.O (inspiré des nouvelles du Canadien Craig Davidson), il faut s'appeler Jacques Audiard, revendiquer en héraut le mariage risqué du drame naturaliste et de la romance sociale, et un certain goût pour le fétichisme des handicaps (déjà présent avec la surdité dans Sur mes lèvres). Après Un Prophète, huis clos carcéral qui renouvelait le film de prison, le plus doué des réalisateurs français transcende le mélo réaliste. 

L'équation était délicate. Audiard y va à fond et ne nous ménage pas. Côté réaliste, pas de quartier. Obtus, brutal, Ali-Schoenaerts lutte à mains nues, baise pour ne pas penser, trimballe son gosse dans ses galères, trahit ses pairs dans des arnaques foireuses et encaisse les coups. Jusqu'à l'accident de parcours.

Après avoir été boeuf aux hormones dans Rundskop, le voici orque mutique chez Audiard. Acteur massif, Schoenaerts torpille en sous-marin  face à Cotillard en sirène de marineland. Ce qui est beau, c'est qu'Audiard reste toujours du côté du cinéma, pas de la leçon de morale. Prophète silencieux de la misère sociale, il boxe quelque part entre The Wrestler d'Aronofskyet les films des frères Dardenne. L'érotisme en plus.

Le film n'a pas la puissance étouffante d'Un Prophète, on pourra lui reprocher son éparpillement (entre les personnages secondaires et quelques scènes clipesques), mais il vibre d'une énergie lumineuse et vivante, heurtée comme la vie.

Les échappées maritimes sont des moments d'une pureté inouïe, fugitifs comme le bonheur. Amoureux de ses acteurs, Audiard exalte leur magnétisme, sublime les corps enflés, abîmés, amputés, et donne à Cotillard le grand rôle auquel son Oscar semblait faire écran malgré des apparitions hollywoodiennes prestigieuses mais parfois inconsistantes.

Étendard d'une (étrange) fascination sexuelle pour l'amputation (numérique), la Môme sans jambes livre des scènes d'une virginité émotionnelle intacte. La découverte de l'amour et de la paternité, le dépassement des handicaps physiques et moraux, le cinéma d'Audiard réinvente l'espoir sous la noirceur. Il nous réapprend à marcher, et même à vivre. Forcément, ça secoue. – J.G.  

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De Rouille et d'os
Réalisé par Jacques Audiard (2012). avec Matthias Schoenaerts, Marion Cotillard, Bouli Lanners

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