David Murgia: « Je fais juste ma part de boulot »

Il cartonne en Belgique. Et Paris lui fait les yeux doux. À travers ses choix artistiques et son implication dans le mouvement Tout autre chose, ce jeune comédien liégois fait aussi office de symbole. Malgré lui...

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Dans le genre "Je ne suis pas un héros, faut pas croire ce que disent les journaux", David Murgia connaît ses classiques. Il est l’artiste qui monte, fraîchement nominé aux Molières du théâtre. Le 27 avril, à Paris, ce jeune Liégeois pourrait devenir la révélation de l’année et marquer davantage encore son territoire. A 27 ans, il prend ces honneurs-là avec le sourire d’un chenapan qui aime tourner son petit monde en bourrique. "Ah ah, les Molières, c’est une institution, tout de même. Ça me fait rire. C’est bien. C’est bien…" Ça l’arrange, on le sent. Outre qu’elle consacre un talent naturel en pleine éclosion, cette nomination ramène Murgia sur les planches et l’écarte ainsi des barricades qui l’ont transformé en objet médiatique ces derniers mois.

Car l’acteur et auteur David Murgia (à ne pas confondre avec son frère aîné Fabrice, lui aussi comédien) n’était pas encore réellement adopté par le grand public que celui-ci découvrait le tribun politique. C’était en décembre dernier, lors de la création du mouvement citoyen Tout autre chose, dont il a été le premier porte-parole. Murgia, le "réveilleur d’âmes", selon le quotidien français Libération. Murgia, "Monsieur Non à l’austérité" pour les gazettes à l’affût de nouveaux leaders d’opinion. Avec sa petite gueule d’ange, derrière laquelle se cache un esprit terriblement frondeur, le gaillard cartonne sur le pavé, où, pas plus tard qu’à la fin mars, 17.000 personnes sont venues rappeler au gouvernement Michel que l’austérité sans perspective menait droit dans le mur. "J’assume cet engagement, dit David Murgia, entre deux spectacles, à cheval sur la France et la Belgique. Mais je ne suis ni un scientifique, ni un savant. Je n’ai pas fait l’université. Je ne veux pas être un homme politique et je ne prétends pas en savoir davantage que le commun des mortels. Bref, je n’aime pas cette étiquette de héros et la perspective de me retrouver, à ce titre, à la une de votre magazine me laisse perplexe, je l’avoue."

Che Guevara aux Molières

Moi, David, simple citoyen, je veux raconter des histoires et "simplement" éclairer les gens sur des réalités difficiles: tel est le cri lancé par ce jeune homme fascinant, qui a bien senti le piège d’une renommée trop écartée de son univers de prédilection, le théâtre ou le cinéma. Emanciper par la culture (si mal payée), plutôt que séduire par les beaux discours (politiques)? C’est le point de vue actuel de l’ancien élève du Conservatoire de Liège.

Seulement voilà, David Murgia ne peut s’empêcher d’être authentique, il parle comme il pense, et les planches où il excelle le maintiennent actuellement dans cette posture hybride de comédien et d’indigné prêt à soulever les foules. Murgia fait actuellement tourner l’excellent Discours à la nation de l’Italien Ascanio Celestini. Une piquante parodie du pouvoir écrite pour lui, l’amenant à dénoncer le cynisme de ces "firmes plus puissantes que des Etats", de ce "capitalisme financier qui nous assujettit" ou de ces dominants "possédant en permanence un revolver dans la poche".

Le pouvoir du revolver

Celestini a imaginé cette trouvaille, le revolver qui permet à des patrons ou à des ministres de "parler à main armée". Et Murgia en joue pour nous faire réfléchir au rapport dominant/dominé dans la vie de tous les jours. Comme si nous étions en permanence un loup pour notre voisin, notre partenaire, notre semblable. "J’ai le pouvoir et vous m’écoutez, d’accord?, sous-entendent ceux qui possèdent ce revolver. Résultat, la brutalité des inégalités sociales ne cesse d’augmenter, glisse David Murgia avec la douceur d’une lame bien aiguisée. Notre société néolibérale est grotesque. Même pas comique. On nous incite à nous battre pour quelques lopins de terre dont certains monopolisent l’essentiel. On nous impose une austérité qui génère une forme de violence rarement égalée. Comment pourrait-on l’accepter?"

Lancé dans une diatribe contre le pouvoir aveugle, Murgia s’arrête aussitôt. Ainsi s’expriment ses hésitations du moment. Entre Rimbaud et Che Guevara, comme l’a joliment écrit le journaliste de Libération. "Mais je ne suis pas pessimiste, hein. Et puis, c’est juste mon point de vue. Face à cela (et aux multiples sollicitations entendues à la fin des spectacles), chacun réagit comme il le peut. Moi, je le répète, je ne suis pas un héros, je raconte juste des histoires…" Des récits ancrés dans un vécu personnel que l’acteur raconte sans fausse pudeur. "Mes deux grands-pères ont vécu l’exil. L’un a quitté l’Italie pour travailler dans ces mines où on échangeait une tonne de charbon contre un homme. L’autre a fui l’Espagne de Franco et sa dictature effroyable. Les temps ont changé, mais pas les flux d’immigration. Aujourd’hui que les mines sont fermées, par exemple, c’est Londres ou d’autres édens présumés qui fascinent, puis déçoivent."

L’inefficacité de l’austérité

Aujourd’hui, David Murgia n’est plus "le" porte-parole du mouvement citoyen Tout autre chose. Il reconnaît avoir moins de temps pour assister à toutes ses réunions ou pour couver le développement de Hart boven hard, cet autre groupement -flamand – d’anonymes qui estiment qu’il faut rendre du cœur à notre société à couteaux tirés. "Il manquait d’artistes et de représentants du monde culturel dans ces mouvements. J’y suis venu et j’en suis fier. Car j’observe quelques frémissements. Ça me chatouille, quand le Fonds monétaire international reconnaît l’inefficacité de l’austérité. C’est drôle et cynique. Je rigole aussi en lisant les revirements de banquiers qui disent reconnaître leurs erreurs. C’est du théâtre… Bon, ça avance, mais il reste du chemin avant de connaître une société calme, apaisée et intelligente. Le pouvoir est, en soi, redoutablement conservateur."

Le frondeur trace sa route. Face aux exclusions, la culture pourrait être la vraie clef, pense-t-il, sans oser trop y croire. "Je me sens comme un vrai artisan, un type comme les autres qui fait sa part de boulot pour changer le monde." Nul doute qu’en cas de succès aux Molières, le doux rebelle expirmera des remerciements classiques à ses piliers de famille, à ses profs et à tous ceux qui l’ont mis sur orbite. Puis, il lui sera difficile d’éviter un petit coup de gueule envers ces séparatistes belges qu’il considère comme des "bluffeurs", ce directeur de l’assurance chômage qui l’aurait menacé de radiation s’il ne prouvait pas ses efforts pour trouver un emploi ou encore ces patrons de la télé "qui nous abrutissent". On dira alors que ce David Murgia est décidément un drôle de coco. Qu’il nous raconte des histoires trop réelles pour être inventées.

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