Dany Boon: « Je suis devenu plus beau qu’avant »

Le réalisateur "le mieux payé" du cinéma français fait l'acteur dans une comédie toute légère. Un film comme une métaphore de sa propre vie, après 20 ans d'angoisses.

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Le succès n’est donc pas la garantie d’un long fleuve tranquille?
Dany Boon – Pas vraiment! Car j’ai de moins en moins droit à l’erreur. C’est parfois lourd à assumer. On attend trop de moi! Je suis en pleine préparation de mon quatrième film en tant que réalisateur (la comédie Supercondriaque, où il donnera à nouveau la réplique à Kad Merad comme dans Bienvenue chez les Ch’tis). Dans Un plan parfait, j’ai un peu mis mon grain de sel. Mais ça s’arrête là. J’avais deux missions sur le plateau: jouer et éviter les pièges. 

Quels genres de pièges?
Faire en sorte que le film ne se transforme pas en une suite de sketches. Je campe un rédacteur du Guide du routard. Or, je suis aussi connu pour certaines de mes imitations. La tentation était donc grande pour le réalisateur de me faire prendre par exemple les accents des pays traversés…

Est-ce que l’on peut voir votre personnage du film comme une métaphore de toute votre carrière?
Bien sûr! Au début, il est con et moche. Et embellit, aux yeux des autres durant le film. Pour devenir carrément un mec bien à la fin! Hé bien, moi, en réussissant comme on dit, je suis devenu plus beau qu’avant aux yeux des gens du métier. Maintenant, je tourne dans un film où je suis au même niveau que Diane Kruger… Vous vous rendez compte? J’avais déjà collaboré avec elle dans Joyeux Noël, mais je n’avais pas le premier rôle! Maintenant, tout à coup, nous sommes dans la même division. (Il sourit)

On ne vous aurait donc pas proposé ce genre de partenaire avant le succès des ch’tis?
Ah ben non! Il y a des castes dans le cinéma. Comme dans la vie finalement: une fille jolie, riche et intelligente est rarement mise en contact avec un raté, pauvre et moche. Il y a un petit côté Dîner de cons dans Un plan parfait. Mon personnage paraît innocent au départ. Mais il ne l’est finalement pas tant que ça. Avec un message style "Ne vous fiez pas aux apparences". Mais la vraie morale du récit, car il y en a quand-même une, est ailleurs: il faut vivre pleinement sa vie, oser prendre des risques et ne pas être trop conventionnel. Ne pas viser une existence comme on en voit dans les publicités.

Vous avez pris quels genres de risques dans votre carrière?
Monter sur scène. C’était totalement inconscient de ma part. Mais je m’étais engagé. Et comme j’ai tendance à tenir mes promesses, j’y suis allé. J’ai découvert que si le ridicule ne tuait pas, il humiliait quand-même un maximum. Avant ça, c’était encore pire: j’ai commencé par jouer dans la rue, face à des passants qui ne s’arrêtaient pas. Mais j’aimais ça, j’avais envie de faire rire. Ma devise était claire: plutôt que d’essayer de palper un bout de salaire ridicule en s’emmerdant, autant s’amuser en crevant la dalle. Mais toujours en espérant quelque chose de solide.

Qui vous a inculqué cette mentalité?
Quand j’étudiais le dessin à l’Institut Saint-Luc de Tournai, plusieurs de mes profs m’ont dit: "Ne travaille pas dans le dessin. Prends le risque de l’inconfort et du feu sacré pour réussir une vraie vie d’artiste." Un conseil salutaire. Mes parents étaient angoissés à l’idée que je crève de faim. Je ne conseillerais d’ailleurs jamais à mes enfants de devenir acteur. On ne peut pas toujours être désiré. J’en ai fait l’amère expérience. Et quand on patauge dans la galère absolue, ces bons conseils vous reviennent en tête. On finit même par se demander si on a fait le bon choix. Mais il ne faut pas lâcher prise.

Mais il faut quand-même parfois se rendre à l’évidence…
En tout dernier recours, alors! Le type avec qui je faisais des spectacles de rue a choisi une voie plus confortable. Lorsque j’ai voulu aller à Paris pour tenter vraiment notre chance, il n’a pas voulu laisser tomber son quart temps à la mairie du coin. Je l’ai revu vingt ans après. Il m’a dit, avec les larmes aux yeux: "J’ai eu tort, j’aurais dû t’accompagner." C’était très dur à entendre. On a beau dire qu’il ne faut pas regretter ses choix, il y a des moments où c’est compliqué d’expliquer à ce type qu’il a bien vécu, lui aussi. Moi, je ne me suis fait aucun cadeau, obsédé par l’idée que ma réussite ne vienne que de moi. Je suis même allé jusqu’à changer de nom pour que l’on ne me croie pas pistonné, pour que des portes ne s’ouvrent pas juste "pour me faire plaisir."

C’est-à-dire?
Même sur ma carte d’identité, je ne m’appelle plus Daniel Hamidou, mon nom de naissance. Quand je suis arrivé à Paris, on me demandait sans cesse si j’étais de la famille d’Amidou, l’un des comédiens fétiches de Claude Lelouch. On croyait que j’étais pistonné! Voilà pourquoi je suis devenu Dany Boon.

François Cluzet se félicite à longueur d’interviews que le succès lui soit venu sur le tard avec Intouchables. Vous partagez cette conception des choses? 
Oui! Un succès comme celui des Ch’tis ou Rien à déclarer qui vous tombe dessus à vingt ans, c’est la garantie d’une enflure de l’ego. Et d’une solide dépression ensuite. Les galères passées aident à relativiser les succès présents. Et puis, surtout, je n’ai jamais voulu être célèbre.

Et quand on ne veut pas un truc, ça finit par arriver…
Je ne vais pas me plaindre non plus! Ni m’excuser! Mais je désacralise! Quand une partie de la presse m’avait baptisé "le roi du box-office", à la maison, pour déconner, je parlais de moi à la troisième personne. Genre: "Le roi du box-office a faim. Est-ce que le roi du box-office peut avoir un bisou?" J’ai ce sens très belge de l’autodérision.

Il en faut pour garder la tête froide?
Pas face aux gens dans la rue, qui sont généralement bienveillants et très sympas. Ils redécouvrent même mon premier film La maison du bonheur et m’en disent du bien. Par contre, une certaine intelligentsia vous reproche votre succès. Et ça, c’est difficile à vivre.

Quel est le reproche qui vous touche le plus?
Celui de bien gagner ma vie. Aux Etats-Unis, le succès devient un atout professionnel. En France, à cause de ça, on me regarde d’un drôle d’air. C’est une question de culture. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Les joueurs de foot gagnent des fortunes et s’installent souvent à l’étranger pour des raisons fiscales sans que personne ne trouve rien à redire. Mais nous, les artistes, sommes perçus comme des feignants. Juste bons pour jouer aux cons devant une caméra, avant d’aller nous prélasser dans une caravane de luxe! La critique est un sport national dans les médias français. En plus, je réalise des comédies dont l’une est devenue l’un des plus gros succès du cinéma français. Donc, aux yeux des gens qui croient savoir ce qu’est le "vrai" cinéma, j’ai tout faux. Alors, j’essaie de ne pas lire ce qu’on écrit à mon sujet. Mais je ne résiste pas toujours. Avant, à la moindre critique négative, j’appelais Raymond Devos, un des premiers qui aie cru en moi. "Allô papa! Au secours!" Il avait alors ces mots qui résonnent encore en moi: "Ce sont des cons, tu es formidable!"

Très prétentieux comme contre-argument!
De dire que certains autres sont cons ou que je suis formidable? (Il rit.)

Un peu les deux…
Je vous rassure, c’est juste un réflexe d’auto-défense, que je n’utilise que dans les situations extrêmes. 

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