Dans la tête de… Nadia, marxiste

Les patrons la répugnent et elle admire la démocratie à la cubaine. Nadia Moscufo, ex-syndicaliste reconvertie en élue PTB à Herstal, rêve d'un monde sans profit, sans concurrence et sans individualisme.

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Comment est né votre engagement très à gauche?
Nadia Moscufo – Assez naturellement, vu mes origines sociales. Mes parents, membres du parti communiste, sont arrivés d’Italie en 1956 pour que mon père travaille dans les mines à Wandre, puis à la Fabrique Nationale d’Herstal où il était militant syndical. Toute jeune, j’ai vécu les conflits sociaux de la FN. Je me souviens de cette ouvrière malade que la direction a forcée à revenir trop tôt au boulot. Le jour de sa reprise, elle est morte; ce qui a déclenché la rage des 12.000 travailleurs et une grande manif. Ma mère, elle, a lancé une pétition et fait du porte-à-porte pour que la maladie des mineurs soit reconnue. Tout ça, je l’ai absorbé. Puis, j’ai commencé à travailler très tôt et j’ai tout de suite retrouvé les problèmes auxquels étaient confrontés mes parents.

Et vous êtes devenue déléguée syndicale…
Oui, un an après mon entrée chez Aldi, chaîne de supermarchés créée par les frères Albrecht figurant parmi les plus grosses fortunes européennes. Chez Aldi, les conditions de travail pour les employés – majoritairement des femmes à temps partiel – sont pénibles. C’est le stress aux caisses car il faut faire entrer l’argent le plus vite possible. Mes combats syndicaux ont été rudes. À deux reprises, mon patron était prêt à sacrifier des millions de francs pour faire sauter ma protection syndicale, parce que je dérangeais.

Au même moment, vous vous êtes rapprochée du PTB. Vous avez redécouvert le communisme de vos parents?
Oui, j’ai lu Karl Marx, ce que je n’avais pas fait à 18 ans. Enfant, j’avais intégré qu’il y avait une gauche et une droite. Et qu’il y avait des patrons qui amassaient les richesses grâce aux travailleurs qui, eux, devaient se serrer la ceinture. Mes parents m’ont appris qu’il n’est pas toujours facile de ramer à contre-courant. C’est vrai, nous vivons dans une société de plus en plus libérale qui pousse les gens au fatalisme. Grâce à Marx, j’ai pu mettre une théorie sur les contradictions que j’avais constatées. Quand on ouvre une entreprise, cela doit être, en principe, pour rencontrer les besoins de la population. Or, dans notre système, l’objectif, c’est la rentabilité. Dans cette course, les patrons liquident des travailleurs ou diminuent leur salaire. Du coup, ceux-ci ont un pouvoir d’achat en baisse et on se retrouve donc avec trop de biens et plus assez de gens pour les acheter.

C’est quoi, être marxiste en 2012?
C’est se battre pour et avec les travailleurs. C’est prôner leur unité. C’est dénoncer que, dans ce pays, 2 % de la population détient 75 % des richesses et qu’en même temps, on n’a jamais distribuer autant de soupe populaire. Être marxiste, c’est, sur la base d’une démocratie à installer dans les quartiers, chercher à déterminer nos vrais besoins et commencer à produire en fonction de cela. Le premier d’entre eux, dans un monde où un enfant meurt de faim toutes les 40 secondes, c’est de donner à manger à l’ensemble de la population. Suit le droit au logement et à l’enseignement accessible à tous. Notre système scolaire, sous-financé, entretient les inégalités sociales et des gâchis humains énormes. Ça me prend à la gorge de voir tous ces jeunes laissés à l’abandon. Et avec la crise qui arrive, ce sont surtout les enfants des travailleurs qui vont trinquer.

Pour doper les services publics, où allez-vous chercher l’argent?
Il faut un impôt sur les grosses fortunes. Cette "taxe des millionnaires" pourrait rapporter 8 milliards d’euros par an. Il faut aussi revoir notre système d’impôt prétendument progressif qui protège les revenus les plus hauts. Il faut aussi éliminer les cadeaux fiscaux donnés aux entreprises. Le gouvernement a offert 150 millions d’euros de remise sur impôts à Mittal qui n’a créé aucun emploi. Le même gouvernement a ensuite initié des restrictions budgétaires… Il faut aussi revoir le rôle de l’État dans le développement de l’économie.

C’est-à-dire?
Certains secteurs doivent être repris en main par les pouvoirs publics. Je suis pour la nationalisation de la sidérurgie, de la poste, de l’énergie, des soins de santé. Je suis choquée par l’asphyxie de notre sécurité sociale. Certains malades des poumons n’auront bientôt plus droit à leur oxygène gratuit. C’est tellement symbolique!

Tout ce que vous prônez là, ça ne tient pas debout…
Non, ce qui ne tient pas debout, c’est ce que prône l’Europe, avec l’appui des socialistes. C’est vouloir faire travailler les vieux plus longtemps, alors qu’on a des dizaines de milliers de jeunes en recherche d’emploi. Ce qui ne tient pas debout, c’est d’augmenter la facture énergétique alors que les actionnaires d’Electrabel sont en train de se remplir les poches.

Quel est votre rapport à l’argent?
Mes parents m’ont inculqué que la plus grande richesse, c’est le travail, pas l’argent. Cet amour du travail, qui permet de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille, je l’ai vécu aussi, malgré toute la dureté de mon boulot de caissière.

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Vous comprenez qu’on puisse vous trouver dangereuse?
Oui, pour une minorité de gens qui ne veulent pas de changement… Mais n’ayez pas peur de moi: à titre personnel, je ne me considère vraiment pas comme quelqu’un de dangereux. J’ai même dû, au cours de ma carrière syndicale, apprendre à me montrer plus ferme face aux patrons. Ma naïveté m’a valu quelques gifles.

D’accord, mais on ne peut s’empêcher de rattacher le PTB aux sanguinaires Staline et Mao…
Le PTB ne se rattache à aucun modèle historique. Moi, je n’ai pas envie de porter tout l’héritage de tout ce qui a été commis dans le monde par des communistes. Ceci dit, si nous n’avions pas bénéficié de la résistance de l’Union soviétique, nous parlerions allemand ici… Et puis, dans l’histoire des autres partis, il y a aussi de tristes personnages. Je ne demanderai pas à Frédéric Daerden s’il fera un jour alliance avec la N-VA, comme Henri De Man (dirigeant du parti ouvrier belge, ancêtre du PS – NDLR) l’a fait avec les fascistes à l’époque. En fait, beaucoup de gens ne nous connaissent pas bien. Il faut nous juger sur nos actes et nos paroles d’aujourd’hui. Ce que nous voulons comme société n’a rien d’effrayant, bien au contraire. Je suis allée quatre fois à Cuba. J’ai pu voir de mes propres yeux ce que pourrait être une autre forme de démocratie.

Cuba, c’est une démocratie?
Oui, bien sûr. Ici, nous sommes convaincus qu’il faut plusieurs partis pour avoir la démocratie. Mais ce n’est vraiment pas le seul modèle démocratique. L’État cubain a organisé des milliers d’assemblées populaires pour décider comment faire face à la crise économique liée au blocus. Je constate que Cuba, comparé à d’autres pays du tiers-monde comme Haïti, s’en sort beaucoup mieux au niveau de l’éducation et de la santé, notamment. Ceci dit, je ne rêve pas d’appliquer le modèle cubain à la Belgique, rassurez-vous.

L’interview complète dans le Moustique du 24 octobre

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