Dans la tête de… Jean et Stéphane, pros de la morts

Ils vivent ou ne pensent pas comme nous. Mais ils ont leurs raisons et acceptent de s'expliquer. A l'occasion de la Toussaint, Jean et Stéphane nous expliquent leur métier étrange, entre commerce et compassion.

648636

[…]

Quand vous les recevez dans ce bureau, il arrive que la colère de certains clients face au décès se "retourne" contre vous?
Jean Geeurickx. – Certains sont assez agressifs au début et disent: "Vous vivez du malheur des autres." Ce n'est pas facile à digérer, même si c'est un peu vrai. Mais pas que dans notre métier: un carrossier gagne sa vie quand vous faites un accident et un chirurgien ne peut opérer que si vous êtes malade. En général, le client qui crie le plus, c'est souvent pour "montrer" combien il aimait le défunt, alors que les autres, qui ont été près de lui jusqu'au bout, sont plus tranquilles, ils n'ont rien à prouver. Celui-là, on le repère et, gentiment, on fait avec, on joue les interfaces.

Cette agressivité ne vient-elle pas d'une idée assez répandue: les entreprises de pompes funèbres profitent de la détresse des gens pour pratiquer des prix exorbitants?
J.G. – Ce n'est pas aussi cher qu'on ne le pense (environ 2.000 à 3.000 € pour une inhumation et 2.500 à 3.500 € pour une crémation). On joue les intermédiaires et donc tous les frais (taxes, cercueil, service) se trouvent sur notre facture, mais vous savez, c'est en partie de l'argent qu'on a avancé. L'achat d'un caveau, c'est 1720 €. On ne va pas dire: "Madame, c'est très gentil, mais vous allez vous-même à la commune pour payer votre caveau".
Stéphane Geeurickx – Certains entrepreneurs refusent de parler d'argent au premier contact, "c'était votre maman quand même, on ne va pas compter". D'autres pratiquent la politique des suppléments. L'image de la profession en pâtit et il y a des gens qui arrivent chez nous très méfiants. Les familles doivent s'assurer dès le premier contact de repartir avec un prix le plus définitif possible.

"Des morts, on ne dit aucun mal". Vous n'avez pas l'impression de n'enterrer que des saints?
S. G. – Non. Parfois, les gens enterrent la personne par respect, mais nous disent: "C'était vraiment une crapule" ou "Il a fait souffrir ma mère."

Ça doit être difficile de bien placer le curseur entre compassion et recul…
S. G. – On essaie de garder une distance, mais on est humains, donc l'émotion monte parfois. Les morts violentes, ça peut être dur, juste visuellement. Quand ce sont des enfants ou de jeunes parents, aussi. Mais on ne peut pas pleurer avec les gens. Parfois, le soir, on a vraiment besoin de décompresser. Mais ça ne nous pourrit pas la vie, on n'en fait pas des cauchemars.
J.G. – Je suis un grand optimiste. Sensible, mais grand optimiste. Si vous êtes très "noir", ne faites pas ce métier! Vous allez voir un suicidé et vous allez penser à la corde aussi.

Face à un décès, on ne sait jamais quoi dire. Est-ce que vous avez trouvé des mots qui soulagent ou qui consolent?
S. G. – Ce n'est pas facile… Dire "sincères condoléances" à une personne qu'on ne connaît pas et qu'on rencontre dans une relation commerciale, c'est assez malsain. On compatit "sincèrement" à leur douleur, bien sûr. Mais la personne peut réagir en disant: "Oui, c'est ça, mon œil, tu es bien content!" Et ce n'est pas faux. Je ne suis pas content du décès, évidemment. Mais je suis content qu'il soit venu ici plutôt que chez un autre.

On s'imagine qu'on ne rit pas beaucoup dans une famille de croque-morts…
J. G. –  Si, c'est indispensable! 
S. G. – On doit être avec les gens, mais aussi savoir prendre du recul. Avec certaines familles, on sent qu'on peut se risquer à un peu d'humour. Entre nous aussi, on doit savoir rigoler. Par exemple, dans la chambre froide, on dit "Monsieur, Madame, on vous met au frigo, bon amusement!", des choses comme ça.  

Vous avez déjà regardé la série télé Six feet under, sur une famille de croque-morts? Vous vous y reconnaissez?
J. G. – C'est assez bien fait! Quand on voit comment ils présentent les cercueils ou tendent la boîte de mouchoirs à la famille (il en sort une de derrière des prospectus, en souriant), on se reconnaît, oui. A ce moment-là, vous avez des gens qui disent: "Vous avez l'habitude, hein" Et pan! (Rires). Mais que faire d'autre? Si je ne lui donne rien, ça ne va pas non plus.

A un mariage, quand on vous demande ce que vous faites dans la vie, comment réagissent les gens?
J. G. – Ça casse l'ambiance! (Rires.) Mais après la première surprise, les questions commencent. Et on est parti pour la soirée!

Votre métier se transmet souvent de père en fils, c'est  parce que sans cela personne ne voudrait se lancer?
S. G. – Il y en a qui ont la vocation! On a déjà rencontré des jeunes qui rêvent de faire ça depuis qu'ils sont tout petits. Ce n'est pas aussi fréquent que pompier ou policier, mais ça arrive.

Vous devez toujours être disponible… 
J. G. – Vous pouvez être appelé à n'importe quel moment, ça vous coupe votre vie sociale. Je me souviens d'un monsieur qui venait de perdre sa femme après avoir perdu son fils de 16 ans un an plus tôt. Il a sonné chez nous à trois heures du matin: "Excusez-moi, mais je ne sais pas à qui d'autre parler." On a discuté une heure et demie. Si on passe à côté de ça, on passe à côté de notre métier. Il y a une dimension de… De donner! Même si c'est vrai que c'est épuisant de donner.

Quel est le plus beau compliment qu'un client vous ai fait?
J.G. – Chaque fois qu'on nous dit merci après un enterrement. Sans ça, on ne ferait pas ce métier. Là où j'ai été le plus marqué, c'était… un bébé, il y a six ou sept ans. La maman est venue nous apporter un petit présent, en fin d'année. Je lui ai dit que j'avais juste fait mon boulot, mais elle a insisté. (sa voix s'étrangle, il s'essuie les yeux) Ça marque…
S. G. – On fait juste notre boulot, mais cette gratitude est notre moteur. D'ailleurs, quand une famille s'en va sans nous remercier, on se demande ce qu'on a fait de mal, ce qu'on aurait pu mieux réussir.

Sur le même sujet
Plus d'actualité