Dans la tête de… Bart le flamingant

Ils vivent ou ne pensent pas comme nous. Mais ils ont leurs raisons et acceptent de s'expliquer. Voici Bart, pilier du TAK, le fameux groupuscule flamingant... 

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Bart De Valck est un sympathique quadra. Vingt-trois ans qu’il est instituteur dans l’enseignement flamand en périphérie bruxelloise. Il vient de changer d’école mais jusqu’en août et depuis plus de vingt ans «Meester Bart» était la vedette de ses élèves de Wemmel conquis par sa fantaisie, sa créativité et son humour. En majorité des écoliers d’origine francophone.

Mais après ses huit heures de cours quotidien, Bart De Valck change de casquette et coiffe celle de responsable du Taal Aktie Komitee (T.A.K.) et du Vlaams Volksbeweging (VVB) pour le Brabant Flamand. Autant dire une figure centrale du groupuscule flamingant qui régulièrement chahute les conseils communaux de Rhode-Saint-Genèse (comme ce lundi 17 septembre), Linkebeek et autres «avant-postes» francophones en terre flamande. Une cause épousée il y a 31 ans! Comment? Pourquoi? Et de quelle façon le gaillard vit-il ce grand écart entre le prof irréprochable qui fait de petits francophones des néerlandophones, et le bouffeur de «fransquillons»? Réponses du tac au T.A.K. Et en flamand. Evidemment.

Vous avez adhéré il y a 31 ans au T.A.K., à l’âge de 15 ans! Pourquoi être entré si jeune dans un tel groupe?
Bart De Valck – Je suis originaire d’Opwijk en Brabant flamand mais mes parents m’ont envoyé étudier à Bruxelles dès mes 11 ans. C’est là que j’ai découvert les problèmes linguistiques. Jeune belge flamand à Bruxelles, j’ai constaté l’impossibilité d’être servi dans ma langue maternelle. Cela donne le sentiment d’être un citoyen de deuxième voire troisième rang dans sa propre capitale. Plus grave, certains camarades de classe se sont faits plusieurs fois violemment agressés uniquement parce qu’ils parlaient flamand. Cela a été un déclic. A partir de là, je me suis engagé activement dans le mouvement flamand et en particulier au sein du T.A.K. dès 1981.

Votre milieu familial vous a-t-il influencé?
Oui et non. Je viens d’une famille de paysans qui votaient CVP. Mais dans les années 70, mes parents s’en sont distanciés pour se tourner vers la Volksunie et sont devenus flamingants. A partir de mes dix ans, j’ai accompagné mes parents au Pélerinage de l’Yser. Cette atmosphère marque quand on est enfant.

Pourquoi l’action de terrain plutôt que la politique?
Le T.A.K. arrive quelque part, mène son action éclair et cela frappe les esprits. C’est efficace car le message arrive net et clair. Cela remet d'office certains sujets à l’agenda politique.

Vous participez toujours aux actions du T.A.K.?
Je ne participe plus, à cause de ma vie de famille, aux petites actions mais je continue à participer aux grandes. Mais je suis toujours là pour conseiller et donner un coup de main. Je suis surtout actif au sein du Vlaams VolksBeweging, l'association socio-culturelle subsidiée par la communauté flamande qui est le pendant officiel du TAK.

Vous êtes toujours habillé en noir comme le lion du drapeau nationaliste flamand. C’est voulu?
(rire) Cela n'a rien de politique. C'est de la paresse! Je porte du noir pour faciliter mon choix et mes lessives. Je ne suis vraiment pas accroché à des symboles comme le Lion flamand.

Pourriez-vous épouser une francophone ou habiter en Wallonie?
Deux fois oui. Je trouve même les wallons plus sympathiques que les flamands… J’ai des amis flamands installés en Wallonie. Ils s’y sont intégrés car ils ont fait l’effort de respecter les gens et leur langue. Actuellement, 900.000 habitants de Wallonie sont d’origine flamande. Il ne s’y est pourtant pas créé de Vlaamse Rand!… Les problèmes actuels n’ont rien à voir avec la Wallonie. Le nœud c’est l’Etat fédéral qui empêche le rapprochement entre les deux grandes communautés de ce pays.

Depuis 23 ans, vous êtes prof de maternelle dans des écoles néerlandophones accueillant une grande majorité d’enfants d’origine francophone. Cela n’a jamais posé de problèmes?
Depuis six ans on vit même un tsunami d’enfants d’origine francophone. Le seul problème parfois c’est avec leurs parents lorsqu’ils ont pu voir ma tête à la télé lors d’une action du T.A.K. Ils s’écrient alors, «quoi, Meester Bart, un extrémiste flamand!» Je les rassure vite et leur explique que mon combat n’est pas orienté contre les francophones en soi, ou le Français. Je me bats pour le respect des lois linguistiques et des accords. La tache du TAK est de mettre les points sur les i.

C’est quand même particulier d’enseigner à des enfants francophones et d’être activiste linguistique?
J’adore les enfants quelle que soit leur langue maternelle. J’ai même remarqué que mon approche directe, amusante et humoristique marche encore mieux avec les petits francophones qui sont mes plus grands fans. A l’école, je me concentre sur mon travail avec les enfants. Je m’éclate avec eux. C’est une vocation. Idem pour mon combat politique que je ne lâcherai qu'une fois les problèmes linguistiques résolus. Ces deux activités, apparemment contradictoires, sont indispensables à mon équilibre.

Ça vous arrive de parler français?
Oui. Même mal (rire). Par respect. La langue est essentielle pour s’intégrer. Une langue ouvre toutes les portes. En Flandre, on insiste beaucoup plus sur le fait d’être bilingue qu’en Wallonie. La langue parlée par la majorité de la population belge est le Néerlandais. Mais elle n’est pas du tout respectée. Nous voulons que nos politiques agissent dans ce sens et surtout dans le Brabant Flamand. Partout où les francophones vont ils ne parlent que Français. C’est de la mauvaise volonté et de l’irrespect.

Et c’est là que le T.A.K. entre dans la danse…
Le TAK et le Vlaams VolksBeweging (VVB) braquent en effet les projecteurs sur ces réalités. La NV-A nous a rejoint dans ce travail qui prépare politiquement la fin de la structure «Belgique». Celle-ci n’est plus une valeur ajoutée pour aucune communauté. Jusqu’il y a huit ans, parler d’une Flandre indépendante était tabou dans les médias et en politique. Cela a radicalement changé. L’indépendance de la Flandre est devenue une option. Même les partis francophones et Di Rupo évoquent un plan B. Et à Bruxelles, ils essayent par tous les moyens de préparer le rattachement du Brabant flamand lorsque la Belgique éclatera. Le job du TAK est de surveiller et d’avertir les flamands que toute forme d’accords dans les communes flamandes de la périphérie sont de dangereux précédents qui seront utilisés contre nos intérêts.

Mais pourquoi diable cela vous dérange-t-il que la majorité francophone de ces communes parle français?
Une grande partie des habitants sont des gens aisés dans de belles villas. Ils ont choisi d’habiter dans des communes flamandes. La moindre des choses est d’y faire l’effort d’y parler flamand. Mais non! En fait, cela reflète une conception, très présente au FDF, que le français serait supérieur à toute autre langue et surtout au néerlandais, «langue inférieure et paysanne». Depuis des années, ces francophones refusent de se lever le cul une fois par an pour venir demander des papiers en Français. Ce sont des gens qui ne sont tournés que vers Bruxelles où leur vie sociale se déroule. Pour eux, la périphérie n’est qu’une zone dortoir. Qu'ils prennent exemple sur Di Rupo et ses spectaculaires progrès en néerlandais.

A l’inverse, c’est plutôt bien que beaucoup de francophones mettent leurs enfants dans des écoles néerlandophones…
En effet. C’est aussi la reconnaissance de la qualité de notre enseignement. Mais cela crée d’autres problèmes, comme le financement et le risque de surpopulation scolaire. Le surplus d’élèves francophones de Bruxelles déborde maintenant dans l'enseignement flamand en périphérie.

Mais en quoi les Francophones menacent-ils la Flandre,  économiquement forte et numériquement majoritaire?
La langue n’est pas une menace et l’usage de sa langue dans la vie privée est un droit. Mais politiquement des choses sont organisées à partir de Bruxelles pour obtenir l’élargissement aux 6 communes à facilités voire à plus de 25 communes. C’est de la provocation. Imaginez qu’un jour les flamands décident d’entamer une politique qui fera qu’en quinze ans un paquet de familles flamandes s’installent à Wavre et y deviennent majoritaires. Et puis on dira, Wavre est à nous et il faut que la langue principale devienne le néerlandais. Vous verriez la tête des francophones! Le TAK et le VVB mettent régulièrement la pression. Pas pour emmerder les francophones mais pour dire aux politiques flamands d’être plus fermes.

Parlons des méthodes du TAK. Franchement vous êtes très agressifs!
Non. J’ai été responsable de centaines d’actions du TAK et je jure la main sur le cœur qu’on n’a jamais fait usage de la violence. Quand on arrive quelque part, il y a déjà une forte présence policière appelée par les bourgmestres pour créer cette atmosphère tendue. Bien sûr cela donne des images de bousculades… Faites un test. Comparez le compte-rendu d’une action du TAK sur les télés flamandes et sur les télés francophones. Vous aurez l’impression de voir deux réalités différentes.

Cela n’enlève rien au caractère violent de vos actions…
J’ai toujours veillé à ce que les actions aient un côté ludique et sans violence physique. On ne se bat jamais avec les policiers ou avec les gens présents. Ils nous arrivent même de discuter calmement et cordialement avec des gens du FDF ou du MR. Pour l’anecdote, un jour un bourgmestre d’une commune à facilités m’a même dit: «Monsieur De Valck, je suis très content que vous soyez là car nous sommes des alliés objectifs. Je suis aussi contre l’accord que vous contestez!» Ces politiques francophones ont besoin de nous pour exister.

Et quand vous entonnez «Franse Ratten rolt uw matten (rats francophones, roulez vos matelas)» ça n’a rien d’agressif peut-être?
J’admets. Ces slogans des années 70 ne sont pas très heureux. Le mouvement flamand n’est pas très créatif et novateur en la matière.

Et quand vous débarquiez en bus au domicile privé de la bourgmestre de Rhode-Saint-Genèse c’était aussi super sympa?
C’était il y a 20 ans et l’unique fois où nous sommes arrivés sur le terrain privé de quelqu’un. Mais on n’a jamais causé de dégâts. Notre «agressivité» était proportionnelle à celle, sournoise et politique celle-là, d’asphyxier des associations sportives ou culturelles flamandes.

C’est quoi une action réussie pour le T.A.K.?
Quand le message passe bien. Et de manière ludique, un peu comme un cartoon mais vivant. Comme quand on a improvisé un camping à la maison communale de Linkebeek. Ce qui est contreproductif c’est si seule la forme reste dans les esprits. Chaque action est précisément planifiée. Les gens du TAK ne sont pas des crapules ou des idiots. Ceux qui viennent pour la violence, on les dégage. Une fois quelqu’un avait frappé un handicapé. On l’a tout de suite viré. On travaille beaucoup avec des étudiants.

De quelles actions êtes-vous fier?
Presque toutes. Je suis aussi très fier de l’action que j’ai lancée au sein du VVB pour la présence visible des drapeaux du mouvement flamand sur des événements comme des courses cyclistes ou le Night of the Proms. Si vous en voyez autant sur les écrans de télés, c’est grâce à nous. Cette année on a écoulé 200.000 drapeaux avec le Lion entièrement noir sur fond jaune. Tout doucement on sensibilise les gens à ce symbole de notre nation indépendante en devenir..

Pourquoi ce drapeau est-il mieux que l’autre (ndlr: avec ongles et langue rouges)?
C’est le vrai symbole de la lutte flamande. Le drapeau wallon n’a aussi que deux couleurs, jaune et rouge. Pourquoi le drapeau flamand devrait-il en avoir trois?

Voyons quelques clichés qui collent aux flamingants.
«Tous des néonazis»

Les francophones pensent ça? Pfff… Je suis né en 1965. Je n’ai rien à voir avec cette période. Le passé est le passé. Une partie des Flamands ont fait le mauvais choix de la collaboration pendant la guerre. Cette période n’a vraiment pas fait de bien au mouvement flamand. Cet épisode a fait perdre au moins vingt ans à la lutte d’indépendance de notre peuple. Donc, je n’ai aucune sympathie pour ceux qui ont causé cela. Dans le mouvement flamand, une nouvelle génération émerge. Des jeunes modernes, pragmatiques, qui n’ont plus besoin de remuer le passé pour justifier leur combat.

"Vlaams Belang, Voorpost et TAK, c’est le même ramassis d’agités extrémistes?"
Puisque qu’on agite tous le même drapeau on est tous pareils, c’est ça? Quelle caricature! Le TAK a été créé en 1972 et était au départ un mouvement de gauche voir d’extrême gauche. Aujourd’hui, c’est pluraliste.

"Le TAK est un insignifiant groupuscule de gueulards?"
Pfff… (rire). Des centaines de sympathisants manifestent avec nous. Mais on a un noyau dur d’environ 80 personnes toujours prêtes à l’action. On est soutenu depuis des années par le large mouvement flamand car on est resté toujours politiquement neutre et crédible. On n’a pas d’avis sur les étrangers, l’avortement ou des problèmes de société. Notre but unique, c’est l’indépendance de la Flandre.

L’avènement de la NV-A doit vous réjouir… surtout quand on se prénomme Bart?
(rire) Oh je n’en tire aucune fierté et je n’oserais pas me comparer à lui… La politique est un baromètre qui dit ce qui vit dans la tête des gens. Ce que défend la NV-A était avant marginal. Il était de bon ton de vômir le mouvement flamand. Aujourd’hui, c’est le plus grand courant politique en Flandre et même en Belgique. 1 million de membres! Cela signifie qu’à tous les niveaux en Flandre, on veut du changement, un Etat transparent et des résultats.

C’est quoi le rêve politique d’un Tak’er aujourd’hui?
Une république de Flandre. Sans famille royale, ce couteux théâtre de poupées moyenageux qui ne nous rapporte rien.

Et cela passe par quoi la fin de la Belgique?
Des négociations d’égal à égal et dans le respect entre la Wallonie et la Flandre. Sans la belle-mère Belgique au-dessus de l’épaule pour dire sans cesse «ça on ne peut pas, hein».

Et quid de Bruxelles?
Pourquoi pas en faire un District européen? En tout cas, Bruxelles est liée à la Flandre économiquement et socialement. Les francophones doivent oublier leur fantasme de lien territorial avec la Wallonie. De Cependant, je suis pour un référendum à propos de Bruxelles. Je pense aussi que la Flandre a fait l’erreur de trop courir derrière Bruxelles et d’en faire un combat. Il faut arrêter.

Vous avez préféré faire cette interview en Néerlandais plutôt qu’en Français, pourquoi?
Par respect pour le Français (rire)… Une interview c'est sérieux. Si mon niveau de Français avait été meilleur, j’aurais osé.

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