Daniel Cohn-Bendit: « J’ai vraiment 69 ans! »

L'icône de Mai 68 arrête la politique. Avec son départ, c'est la jeunesse de toute une génération qui tire sa révérence.

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A 69 ans, sa tignasse est plus grise que rousse. Mais les yeux sont restés rieurs. Et puis, qu'importe. Pour toute une génération de Français, et aussi de Belges, il reste Dany le Rouge, le révolutionnaire au verbe gigantesque, l'icône absolue du mouvement étudiant qui, de la faculté de Nanterre aux pavés du boulevard Saint-Michel, secoua Paris, en mai 1968. Tout le monde se souvient notamment de cette célèbre photo où, tout sourire frondeur, il toisait les CRS lui faisant face dans le Quartier latin. Le cliché d'une époque.

Depuis, ce Juif allemand né en France de parents antinazis s'est – un peu – calmé, passant de la révolution à l'écologie politique, devenant parlementaire européen pendant 20 ans dans les rangs des Verts allemands. Célèbre pour ses coups de gueule, réputé trublion un peu incontrôlable, ce fana de foot a remisé ses crampons en juin dernier, et renoncé à se représenter. L'heure de la quasi-retraite. Fin 2014, il publiait Les humeurs de Dany, compilation des chroniques qu'il écrit chaque jour sur les ondes d'Europe 1.

C'était l'occasion de revenir sur le parcours du plus transnational des politiques du continent, incarnant presque à lui seul l'idée d'une certaine Europe, réconciliée, ultra-fédérale, intégrée… C'était quelques semaines avant l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo dont il avait été un compagnon de route et avec lequel il partage le statut d'espèce en péril. Mais pas pour les mêmes raisons. L'assassin, ici, c'est le temps. Cohn-Bendit qui quitte l'hémicycle, c'est toute une jeunesse qui s'évapore…

Ecrire des chroniques chaque jour, c'est pour ne pas avoir un agenda trop vide après la fin de votre mandat européen?

Daniel Cohn-Bendit – Non, j'ai commencé à les écrire alors que j'étais encore au Parlement. A un certain âge, il faut toujours se donner des défis intellectuels, pour éviter que la sclérose ne vous saisisse trop rapidement. Il faut continuer à s'agiter le cerveau. Quand cela ne m'amusera plus, j'arrêterai.

Pourquoi ne pas vous être représenté aux Européennes? Vous en étiez quand même une des figures marquantes. Peut-être une des seules, d'ailleurs.

D.C.-B. – J'ai fait quatre mandats. A 69 ans, j'estime qu'on a le droit de s'arrêter. J'ai fait le tour, envie d'autre chose, d'autres vies. Il me reste encore, disons, une dizaine d'années pour réinventer des choses. Après 80 ans, ce sera difficile. Que faire des ces dix ans? Je ne sais pas encore, mais j'espère en profiter…

Vous tirez quel bilan de ces quatre mandats?

D.C.-B. – Je crois que j'ai réussi à développer et incarner une idée de l'Europe. Un possible européen. Je crois que c'est ce qui restera.

Au Parlement, vous étiez un personnage considéré un peu comme encombrant. Un peu trublion, pas toujours les doigt sur les coutures du pantalon de votre parti.

D.C.-B. – Oui, c'est vrai. Mais je récuse le terme trublion. C'est un peu condescendant. Mais c'est vrai que je suis considéré comme quelqu'un qui n'est jamais là où on l'attend.

Pourquoi l'écologie politique? Pourquoi ne pas être juste entré dans un parti de gauche…

D.C.-B. – A la fin des années 70, il y avait un mouvement antinucélaire, je me suis retrouvé là-dedans. A un moment, en grandissant, j'ai compris que le productivisme de gauche ou de droite ne correspondaient pas aux nécessités que moi je comprenais…

Vous avez démarré votre carrière politique sur les barricades, révolutionnaire. Puis vous avez poursuivi plus classiquement. Vous n'avez pas l'impression d'avoir été récupéré par "le système"?

D.C.-B. – Non, c'est parce que j'estimais que la forme de combat politique que je menais jusque-là n'était plus possible, ne fonctionnait plus.

Aujourd'hui, plein de jeunes font comme vous hier, développent une pensée politique hors partis traditionnels… Que penser d'eux?

D.C.-B. – Je ne sais pas, on verra où ils arriveront… Mais moi je n'ai plus 23 ans. Ce sont les expériences que j'ai faites qui m'ont mené à défendre les choses d'une autre manière… A l'époque, on disait "élection piège à cons". Je ne le dirais plus. Il y a des moments où les choses se font, avec parfois des erreurs, mais c'était le fruit d'une certaine logique.

Sans Mai 68, vous savez ce que vous seriez devenu?

D.C.-B. – Et si je n'étais pas né? Ces questions ne servent à rien… Mais 68 a donné aune autre dimension à ma vie, c'est comme cela… Moi, j'étais entré à l'université pour devenir planificateur en éducation: prévoir les mouvements démographiques, qu'il y ait assez de profs au bon moment, aux bons endroits. Bon, ce n'est pas arrivé, voilà.

Mais 68 vous a rendu célèbre partout en France. Vous, l'étudiant allemand, étiez la hantise de l'Etat. Aujourd'hui, vous êtes aussi connu en Allemagne que dans l'Hexagone?

D.C.-B. – Oui. Mais l'émotion est différente. On me parle de 68 partout où je vais, même au Brésil. Mais en France, il y a autour de Mai 68 une sensibilité vraiment particulière. C'est comme la guerre 14. Il y a un rapport à moi particulier. D'autant que je suis un des rares de cette époque à avoir continué le combat politique… Mais il ne faut pas se leurrer, cette place, je l'ai aussi à cause de cette photo légendaire, où j'étais un peu Till l'Espiègle… Après, j'ai disparu dix ans. Mais je suis revenu. C'est cette continuité, je pense, qui interpelle aussi les gens.

Vous faites parfois encore peur? Quel est votre rapport à la police, par exemple…

C.D.-B. – Les policiers sont tous très gentils avec moi. Je me souviens, après la levée de mon interdiction de séjour en France dans les années 70, un type m'était tombé dessus, la main sur l'épaule en me disant: "Ah, Mai 68, ça reste un grand moment. Mais vous savez, moi, j'étais de l'autre côté. J'étais CRS. Mais ensemble, on a écrit l'histoire…".

Il y a un malentendu sur ce que vous étiez et ce que vous êtes? Vous étiez Dany le Rouge. Vous êtes aujourd'hui Dany le Vert…

D.C.B. – S'il y a un malentendu, c'est parce que les gens ont l'impression que je suis toujours jeune. Mais non, j'ai réellement 69 ans. Les gens ont en mémoire cette photo, et quand ils m'entendent apostropher Sarkozy au Parlement européen, ils s'imaginent que c'est la même chose. Ce n'est pas la même chose… Je ne suis plus cette personne-là. En revanche, s'il y a quelque chose qui reste, je crois, c'est ma dimension déconcertante. J'étais déconcertant en 1968, je suis déconcertant encore aujourd'hui…

Dans tout votre parcours, quelle est la chose dont vous êtes le plus fier…

D.C.-B. – D'avoir défendu une idée, cet anticommunisme de gauche, et continué à garder une ligne très claire face au totalitarisme. Je suis fier d'avoir tenu le coup. Je trouve cela pas mal…

Vous quittez le Parlement européen alors que l'Europe ne paraît pas très en forme, du moins celle que vous soutenez, très fédéraliste.

D.C.-B. – L'Europe est en difficulté, c'est sûr. Mais les problèmes auxquels on est confronté, on ne peut les résoudre qu'ensemble… L'Europe va mal, mais les Etats-nations aussi. Donc un retour en arrière dans la construction européenne n'est pas envisageable.

On vous sait fana de foot. Quand il y a France-Allemagne, vous êtes pour qui?

D.C.-B. – Pour la France… Vous savez, j'ai appris à aimer le foot grâce au mari d'une des cuisinières de l'école juive dont ma mère était l'intendante, à Paris. C'était un réfugié espagnol, il m'emmenait voir des matchs. J'ai appris à lire avec L'Equipe. Le football avec lequel j'ai grandi, c'est celui de l'équipe de France de 58 et du Stade de Reims… Le foot, c'est comme la cuisine: on aime celui avec lequel on a grandi

L'HUMEUR DE DANY, Daniel Cohn-Bendit, Robert Laffont, 432 p.

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