Daft Punk: « Enfants, nous étions fans de Goldorak »

Les deux geeks parisiens tombent le masque et dévoilent les secrets de l'ovni musical de l'année. Ça plane pour eux. Et même très haut...

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Même si vous ne vous êtes pas tourné les pouces depuis votre dernier album studio "Human After All", il a fallu huit ans pour que vous accouchiez de "Random Access Memories". N'est-ce pas trop long?
Thomas Bangalter – Faire des disques, c’est un peu comme effectuer des transformations dans la maison. On s’y met plein de bonne volonté et on souhaite que les amis qui vous préviennent qu’il y en aura pour des années aient tort. Puis, il faut bien avouer que c’était pire qu’on ne le croyait. Bien pire. Il y a cinq ans, nous avons décidé d’entrer en studio pour tenter quelques expériences, sans véritable plan préétabli. Là-dessus, on est venu nous proposer de composer la bande-son de Tron Legacy, ce qui nous a ouvert tout un univers. Une fois que l’on a composé des musiques pour un grand orchestre symphonique, on ne s’enferme plus dans son studio à la maison pour bricoler avec des boîtes à rythmes et des synthés. Soudain, on voit les choses en grand: écrire nos propres chansons, en collaboration avec une bande de chanteurs et de producteurs qu’on admire, et faire interpréter le tout par les meilleurs musiciens du monde.

Est-ce facile de convaincre Giorgio Moroder, Nile Rodgers, Julian Casablancas (The Strokes) ou encore Pharrell Williams de venir jouer sur votre disque?
Th.B. –  Nous sommes dans une position fort confortable, car de nombreux artistes ne demandent qu’à collaborer avec nous et les portes auxquelles nous frappons s’ouvrent toutes seules. Mais au départ, tout nous semblait surtout chaotique. Comme si nous ne serions plus jamais capables de regrouper sur un CD ces aventures musicales qui partaient dans tous les sens. Jusqu’à ce que nous commencions à y voir plus clair. Nous avons transformé ce chaos en concept. Le problème, c’est que l’on ne peut pas réunir quelques ingrédients au petit bonheur la chance, en espérant que le résultat touchera la corde sensible de l’auditeur. Il nous fallait donc composer des titres qui simulent le mécanisme de l’arbitraire, qui fassent penser à une chose qui en entraînerait une autre, et ainsi de suite. Vous suivez?

Maintenant que l'album est terminé, comme l'analysez-vous?
Th.B. – "Random Access Memories" fait courir l'auditeur de droite à gauche. Présent, passé, futur s’y fondent. C’est comme un portail qui s’ouvrirait sur une zone intemporelle, au cours de laquelle Giorgio Moroder, Nile Rodgers et Julian Casablancas vivraient côte à côte. Grâce à ce disque, nous souhaitons abattre les cloisons entre les genres musicaux et les époques: personne n’est obligé de rester coincé le reste de sa vie dans les sables mouvants d’une période quelconque. Nous ne souhaitons pas non plus être définitivement cantonnés dans les années nonante et, de façon plus spécifique, dans la période de la french touch. Attention, nous ne voulons pas pour autant renier le présent. "Random Access Memories" n’est pas un CD nostalgique. Nous nous appliquons à faire de la musique actuelle, avec une connaissance du passé profondément ancrée. Nous espérons pouvoir ainsi donner forme à la musique de l’avenir.

Vous avez presque quarante ans: l’âge de pouvoir porter le poids de l’histoire de la musique électronique sur les épaules, non?
Th.B. – Vous n’avez pas idée du temps que nous avons passé à en parler! Nous avons attaqué "Random Access Memories" sans grand stress, mais au bout d’un moment, on s'est rendu compte clairement de la pression de l’histoire. Comment pourrait-on concurrencer tous ces disques formidables des décennies passées? Quand nous avons grandi, les albums que nous achetions nous ont transportés dans une autre dimension. Quand on allait à un concert, on était toujours déçus, car rien ne surpassait ce qu’on écoutait dans l’intimité de notre chambre. Actuellement, c’est le contraire: de nombreux collègues misent à fond sur le live. Le revers de la médaille, c’est que leurs albums ne sont souvent que des véhicules pour promouvoir la scène. D’accord, ils parviennent à nier complètement la pression du passé, mais en même temps ils placent la barre moins haut.

Vous n’avez jamais pensé à mettre fin à Daft Punk?
Th.B. – Non. Cela dit, nous nous sommes déjà sérieusement demandé si nous devions sortir l’album suivant. Finalement, il ne s’agit que d’une relique du passé: sur un disque vinyle, on ne pouvait enregistrer que 45 minutes de musique. Sur un CD, ce sont 70 minutes. A l’époque, il fallait donc pouvoir dire ce que l’on avait à exprimer dans le laps de temps imparti. Aujourd’hui, il ne faut plus tenir compte de ces limitations techniques. Grâce à Internet, on peut s’attacher le public 24 heures sur 24, en quelque sorte. Si, malgré tout, on fait un album, on opte pour une histoire avec un début et une fin, point barre.

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Contact, la dernière chanson de l'album, ressemble à un générique de Goldorak. Vous êtes fans?
Th.B. – Enfants, nous l’adorions. Forcément, cela se reflète dans nos créations. Notre musique, nos clips, nos films, nos concerts live et notre image avec les casques de robots trahissent la culture populaire que nous avons absorbée enfants et les choses dont nous raffolons toujours. D’ailleurs, nous brassons science-fiction, animations japonaises, ésotérisme, ambiance psychédélique… Sur papier, cela semble une association plutôt étrange mais, selon moi, nous réussissons toujours à en faire un tout compact. Prenez la liste des musiciens invités sur "Random Access Memories": cela part dans tous les sens, on dirait la distribution d’un film de Quentin Tarantino. Mais au bout du compte, cet élément hybride, déroutant, étrange mais unique vous séduira. En tous les cas, c’est le but.

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Quels sont les modèles de groupes à suivre?
Th.B. – Prenez les Beatles, ils ne faisaient que briser tous les codes et tentaient constamment les expériences les plus folles. Et c’est précisément grâce à cette approche du métier qu’ils n’ont jamais enregistré deux fois le même disque. Et il ne s’agissait pas d’un petit groupe inconnu qui gravitait en marge. Non, le monde entier se penchait sur leur épaule pour voir ce qu’ils concoctaient. Idem pour Pink Floyd ou Led Zeppelin. Nous y puisons volontiers de l’inspiration. Nous espérons que le public prendra le temps d’établir des liens avec notre "Random Access Memories".

Encore quelque chose à ajouter?
Th.B. – Tout ce que nous vous disons, ce sont des propos que nous tenons après coup. L’auditeur ne doit pas obligatoirement être au courant. Tout ce qui compte, c’est la musique, qu’il faut savoir déguster, le cerveau complètement débranché.

L'album Random Access Memories est en pré-écoute dans iTunes.

Interview complète dans le Moustique du 15 mai.

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Traduction: Eliane Rosenblum

Daft Punk
Random Access Memories
Columbia/Sony

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