« Daech, c’est le fils de Saddam Hussein et de Ben Laden »

Que veut réellement l'Etat islamique? Pourquoi nos jeunes semblent fascinés par ce conflit? A quoi cette région du monde doit-elle s'attendre? Un des plus grands spécialistes du monde arabo-musulman fait le point. Presque rassurant...

« Daech, c’est le fils de Saddam Hussein et de Ben Laden »

Des attentats de Charlie Hebdo aux exactions toujours plus hallucinantes des troupes de Daech, voire de Boko Haram: depuis le début de l'année, pas un jour sans que la question de l'islamisme radical ne fasse la une de l'actualité. Le Français Olivier Roy, fin connaisseur du monde arabo-musulman, nous livre sa vision des dynamiques en jeu au Moyen- et au Proche-Orient et analyse les ressorts qui poussent tant de jeunes Occidentaux à rejoindre aujourd'hui le djihad.

Plus de deux mois après la tuerie à Charlie Hebdo, quel regard porter sur cet événement?

Olivier Roy – Ce qui s'est passé s'inscrit dans une continuité qui marque la dérive, depuis vingt ans, d'une frange de jeunes, soit des convertis, soit des immigrés de seconde génération, qui sont fascinés par la violence djihadiste et commettent des actions terroristes. Ils les commettent au nom de ce que j'appelle l'"oumma virtuelle", c'est-à-dire une communauté de tous les musulmans, mais il s'agit d'une communauté totalement abstraite parce que les jeunes qui s'en réclament ne sont pas intégrés dans la vie réelle, ils ne sont pas membres d'associations, ils n'ont pas d'activités culturelles ou religieuses. On voit ainsi un phénomène de radicalisation de la jeunesse qui, selon moi, s'inscrit dans l'espace occupé par l'extrême gauche il y a trente ou quarante ans. Il n'y a rien de neuf, donc, si ce n'est le nombre de morts des récents événements, mais si on regarde le 11 septembre, les attentats de Londres ou Madrid, on n'est pas dans un saut quantitatif.

Il y a donc un vrai parallélisme à faire entre les militants d'extrême gauche des années 60 et 70 et les jeunes qui partent pour le djihad en Syrie et en Irak, auprès de Daech?

O.R. – On a oublié ce qu'était l'extrême gauche après Mai 68. C'était des gens violents qui ont salué la prise de pouvoir des Khmers rouges au Cambodge. En Allemagne, la Bande à Baader avait établi un programme d'assassinats ciblés. Pendant vingt ans, les polices et les tribunaux européens ont été tétanisés par la menace terroriste d'extrême gauche. Celle-ci ne se battait pas au nom de la classe ouvrière concrète, elle n'était pas ancrée dans les luttes sociales réelles. Ces groupes menaient un combat contre des symboles, comme les djihadistes aujourd'hui qui s'attaquent à Charlie Hebdo ou au World Trade Center. De plus, elle communiait dans l'idée de la révolution mondiale. Il fallait se revendiquer de guerres, comme au Viêtnam. Le principe d'al-Qaida, c'est aussi d'avoir deux ou trois révoltes djihadiques ici et là.

Du point de vue de la psychologie individuelle, cette comparaison fonctionne aussi?

O.R. – Aujourd'hui avec les jeunes djihadistes, comme hier avec l'extrême gauche, l'idée de frontière ne compte pas. Un groupe comme Daech accueille un pourcentage de convertis comme en n'a jamais vu dans aucune organisation religieuse. Ces jeunes individus ne sont pas insérés socialement, ils ne viennent pas avec leur groupe, avec leur classe, ils se vivent comme des héros solitaires qui seront à l'avant-garde du djihad mondialisé. Tout ça se termine dans la mort. La Bande à Baader, c'était le suicide en prison. Les djihadistes, soit ils se feront sauter, soit ils se feront abattre. Et ils le savent: lors des attentats de Paris, Amedy Coulibaly n'a pas cherché à fuir. Ces gens voient la mort comme un principe de régénération, dans un monde corrompu et foutu. Ce phénomène montre la continuité d'un certain nihilisme générationnel. Dans Daech, ceux qui sont dans les décapitations, la violence extrême, ce sont avant tout les étrangers, et moins les troupes locales.

 

Comment est-ce que Daech a pu se développer?

O.R. – Daech, c'est le fils de Saddam Hussein et de Ben Laden. Il a pu s'enraciner pour une raison qu'on ne veut pas voir. L'arc de crise aujourd'hui, dans le monde arabe, c'est le croissant fertile qui reprend les anciennes provinces arabes de l'Empire ottoman: la Palestine, Israël, la Jordanie, le Liban, la Syrie et l'Irak. Les sunnites y sont majoritaires, mais ils y ont perdu le pouvoir partout sauf en Jordanie. En Syrie, ce sont les Alaouites (dix pour cent de la population) qui gouvernent. Et en Irak, la guerre menée par George W. Bush a détruit ce pays comme Etat arabe sunnite. Et laissé le pouvoir aux chiites. Du coup, ce pays n'est plus le bastion contre l'Iran qu'il incarnait autrefois mais un de ses alliés. C'est un bouleversement considérable. En fait, partout dans cette région, on voit une population sunnite qui se sent dépossédée du pouvoir et menacée. Daech et le Front al-Nosra (groupe affilié à al-Qaida) sont donc apparus comme ceux qui allaient le leur redonner.

 

Paradoxalement, ce front local attire des milliers de jeunes volontaires venus d'ailleurs. Pourquoi?

O.R. – C'est le coup de génie de Daech: ils ont constitué une armée de 10.000 à 20.000 hommes venus de l'étranger et encadrés et entraînés par des anciens officiers de Saddam Hussein. Contrairement à d'autres, leur concept d'Etat islamique n'est pas un Etat territorial. Les talibans, par exemple, voulaient un Etat islamique en Afghanistan mais n'ont jamais lancé d'appels internationaux. Daech s'incarne davantage dans l'oumma virtuelle, et vise à s'étendre du Maroc à l'Indonésie. Mais son expansion, pourtant, est déjà finie. Ils ont atteint les limites du peuplement sunnite arabe. Et les Kurdes, qui ont repris Kobané, ainsi que les chiites, vont reprendre du terrain. Le Liban (multireligieux mais surtout gouverné par les chrétiens et les chiites) constitue peut-être un point faible, parce que des centaines de milliers de Syriens sunnites y sont réfugiés dans le nord, où se trouve justement une population sunnite elle aussi exclue du pouvoir.

 

Comment cela se passe-t-il, sur place?

O.R. – Contrairement à ce qu'on dit, Daech n'administre pas ses territoires. Il ne construit rien. Cet espace a offert une scène d'expression à des milliers de jeunes djihadistes, car Daech, c'est mieux qu'al-Qaida. Vous êtes des milliers de "frères", avec des 4×4 et des mitrailleuses, on viole, on pille, on envoie des vidéos à ses copains restés en France, en Belgique ou ailleurs, là où chez al-Qaida, qui a toujours fait attention à ne pas se territorialiser, il fallait faire son attentat en douce puis mourir. Pour une jeunesse frustrée, qui se radicalise sur Internet et n'attend rien de la société, Daech, c'est un formidable exutoire.

 

Quel est l'objectif de la coalition internationale contre Daech?

O.R. – Il faut rappeler que c'est une constante dans la politique américaine: toujours s'habiller derrière une coalition avant une intervention, même si ce n'est que pour y ajouter cinq démineurs lituaniens. Mais il ne faut pas oublier que le président Barack Obama a été élu sur le constat d'échec des interventions en Afghanistan et en Irak. Il ne veut pas envoyer des troupes au sol et tenter, comme son prédécesseur, de faire du "state building" (reconstruire un Etat). Il veut juste bloquer Daech le temps que les troupes gouvernementales et kurdes se soient entraînées et passent à la reconquête. Sur ce point, et alors qu'une contre-offensive s'amorce réellement contre Daech, la politique américaine est cohérente.

 

Quel pays peut espérer reprendre le leadership dans la région?

O.R. – L'Iran, leader d'une coalition qui va du Hezbollah libanais jusqu'aux chiites irakiens, peut incarner l'alliance des non-sunnites. Du côté sunnite, il n'y a rien. Aujourd'hui, l'Égypte n'est plus qu'un client de l'Arabie saoudite. Quant à celle-ci, elle n'a aucune vision et s'appuie sur une version de l'islam, le wahhabisme, qui est minoritaire. L'Arabie saoudite offre d'ailleurs une position très schizophrénique. Elle mène chez elle ou ailleurs une guerre impitoyable contre le mouvement des Frères musulmans (sunnites), mais proclame l'union du camp sunnite contre l'Iran, son principal ennemi. Et elle dit lutter contre le terrorisme mais propage le salafisme, partout source de radicalisme. En Europe, nos hommes politiques laissent les Saoudiens agir sur le plan religieux alors que c'est eux qui développent une idéologie anti-intégration. Le problème, c'est qu'on ne travaille toujours pas à l'émergence d'un islam européen. On le sous-traite à d'autres pays, aux Marocains et aux Algériens en France, aux Turcs en Allemagne.

 

Comment d'ailleurs analyser la position de la Turquie, un peu ambiguë, dans ce qui se passe en Syrie et en Irak?

O.R. – Ce pays mène une politique régionale d'État-nation, qui ne s'occupe que de rapports de force, pas d'idéologie. Pour la Turquie, la question kurde est essentielle, et ils vont regarder Daech à travers ce prisme. Les Turcs ont été très clairs: ils ont dit qu'ils ne voulaient pas aider les Kurdes en Syrie parce que ça pourrait créer un grand Kurdistan autonome dont ils ne veulent pas.

 

Le diplomate algérien Lakhdar Brahimi avait déclaré à la fin 2013 qu'Israël était le grand gagnant dans ce contexte explosif. Est-ce vrai aujourd'hui encore?

O.R. – Israël est le grand vainqueur parce que le conflit israélo-palestinien n'est plus au centre des tensions, et c'est vrai depuis la guerre en Irak. Les Israéliens ont les mains libres pour poursuivre la colonisation. La droite y est majoritaire, et elle est contre la solution à deux Etats. Par contre, Israël n'est plus un acteur au niveau régional: il n'y a plus de coalition, d'alliance secrète avec d'autres pays. Israël considère que les Iraniens sont toujours la grande menace mais ils n'ont plus d'alliés dans la région, sauf peut-être l'Arabie saoudite, qui partage les mêmes ennemis: Iran et Frères musulmans.

 

Que reste-t-il du Printemps arabe, qui avait soulevé tant d'espoir?

O.R. – Il ne faut pas voir les choses à court terme. Le Printemps arabe est un phénomène sociopolitique qui est la conséquence de changements en profondeur des sociétés arabes. Prenez l'Egypte. Ce n'est pas parce que le général al-Sissi y a pris le pouvoir et détruit les Frères musulmans que le pays va retourner quarante ans en arrière. Partout dans ces pays, a émergé une nouvelle génération, habituée à débattre, qui n'obéit pas aveuglément à ses parents et aux leaders charismatiques. Le Printemps arabe a créé quelque chose d'irréversible.

 

Quelle serait la meilleure manière pour avancer sur le dossier syrien et irakien?

O.R. – Il faut que la Syrie cesse d'être un Etat alaouite, c'est une aberration qu'un pays soit contrôlé par une secte aussi minoritaire. L'Irak doit aussi réintégrer les sunnites dans le jeu politique. Mais tout ça ne peut se faire qu'à travers une conférence régionale soutenue par un accord international.

 

Et pour les jeunes djihadistes qui vont combattre, peut-on nourrir une forme d'espoir?

O.R. – C'est avant tout un problème social et non un problème d'islam, et on retombe sur le retrait de l'Etat dans nos pays, sur la crise de l'école et de l'économie. Il n'y a plus d'intégration par le marché du travail, le réseau d'assistance sociale est mis à mal par les coupes budgétaires et on a une extension des zones de déshérence. Il faudrait songer à une politique sociale avant de faire de l'idéologie et d'enseigner la laïcité. Il ne faut pas oublier que beaucoup de jeunes reviennent déçus de chez Daech. On ne monte en épingle que les héros négatifs, mais il faudrait aussi parler de ces déçus, des ratés, et les laisser raconter leur histoire. On est ambigu avec les jeunes qui reviennent de Syrie, on les prive de nationalité, on les met en prison, mais je n'ai encore jamais vu un journaliste interviewant calmement un jeune revenu déçu.

 

encadré 'Expert' un peu spécial

L'expert

Né en 1949, Olivier Roy s'est imposé comme l'un des meilleurs spécialistes de l'islam politique. Cet agrégé de philosophie, autrefois professeur à Dreux, n'a pas construit son expertise que dans les livres mais aussi sur le terrain. Il a bourlingué en Afghanistan avant l'invasion soviétique et multiplié les voyages au Moyen-Orient. Son dernier livre, En quête de l'Orient perdu (Seuil, 324 p.) est une réflexion stimulante, nourrie par son parcours, sur le devenir de l'islam politique dans un contexte mondialisé, et qui tord le cou à l'habituelle théorie du choc des civilisations.

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