Comment trouver le bonheur?

A l'occasion de la journée mondiale du bonheur, Moustique s'interroge sur le bonheur et sur la pression qu'on se met pour "être heureux". Au point de nous faire déprimer, par moments. Et si, au-delà des "petits trucs" qui amènent des plaisirs éphémères, être heureux, c'était paradoxalement avoir le courage de faire face aux difficultés? 

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Il en faut peu pour être heureux. Il n'y a pas que Baloo, l'ours nonchalant du Livre de la jungle de Disney, qui le fredonne, toute la société actuelle l'affirme. Chacun avec ses arguments. La publicité nous promet le bonheur équipé d'un code-barres. Les coachs du bonheur nous donnent mille et une recettes, parfois un peu trop simples pour être crédibles. La science explore notre capacité physiologique au bonheur (génétique, imagerie cérébrale) et la psychologie étudie les comportements qui rendent belles nos vies. Il existe même des cours de bonheur dans une université aussi prestigieuse que Harvard! A se demander comment on peut encore avoir des moments de blues avec tous ces outils à disposition. Et si à force justement de vouloir faire notre bonheur à tout prix, on nous pourrissait l'existence? Et si une vie heureuse, ce n'était pas cette vie faite d'une succession ininterrompue de joies sans inconfort ni malheur qu'on essaie de nous vendre?

La question du bonheur est loin d'être neuve. On se la pose depuis (au moins) l'Antiquité grecque. Le droit au bonheur est par exemple inscrit dans les constitutions américaine (1776) et française (1793). Mais depuis quinze ans, c'est devenu une véritable obsession de la société occidentale. Et pour cause, le bonheur est partout! Il se chante, avec Pharrell Williams et son Happy, tube planétaire dont le clip a été vu 384 millions de fois sur Youtube. Le symbole de la décennie est sans conteste le smiley, nos personnalités préférées sont les humoristes et les comédies font un carton (Bienvenue chez les ch'tis, Intouchables). Même dans la rue, c'est la mode des "free hugs", les câlins gratuits. Les économistes nous parlent du Bhoutan et de son Bonheur National Brut, qui remplace avantageusement le Produit National Brut. Quand il a reçu la palme d'or à Cannes pour son rôle dans Amour, Jean-Louis Trintignant a repris la phrase de Prévert: "Et si on essayait d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple?" Son message a été retweeté toute la nuit suivante.

Le bonheur est tendance et fait vendre. Le slogan de Coca-Cola devient "Open Happiness", quant à BMW, il ose carrément une campagne "Nous créons la joie". Comme le note Martine Clerckx dans son Petit traité des tendances sociétales (Editions Mols, 2014), l'heure est au "néo-optimisme": "La crise est passée par là et le bonheur est devenu le placebo le plus efficace, il fait office de doudou". 

Passé au microscope

Paradoxe: on ne cesse de nous parler de bonheur, mais on ne sait toujours pas en quoi il consiste exactement. Mais c'est quoi le bonheur? On sait qu'il est bon pour la santé: les optimistes vivent en moyenne 19 % plus longtemps que les autres. On sait qu'il est contagieux: si vous êtes heureux, vos amis dans un rayon de un kilomètre "gagnent" 25 % de "risques de bonheur" et votre voisin (même si ce n'est pas un ami) voit ce chiffre monter à 34 %. On sait que de petites choses améliorent notre bien-être: se tenir droit, sourire, regarder la couleur bleue, méditer, écrire chaque soir cinq événements qui nous ont rendus heureux. On sait enfin que le bonheur est en partie héréditaire. Si vos parents sont optimistes, vous avez 30 à 50 % de chances supplémentaires de l'être aussi. Il serait même génétique, l'ADN est responsable de près d'un tiers des fluctuations de bonheur entre les individus. On en passe, et des plus surprenantes.

Et pourtant… On a beau savoir presque tout du bonheur, il reste malgré tout en partie insaisissable. Un peu comme un papillon: on a à peine le temps de s'émerveiller quand il se pose dans notre main qu'il s'est déjà envolé. Tenter de le garder prisonnier entre nos paumes, c'est le tuer. Parce qu'un bonheur forcé, un bonheur laborieux qui nous transforme en "athlètes" de la pensée positive et de la gentillesse, ce n'est plus vraiment du bonheur.

Marchands de bonheur

On ne sait pas trop comment vivre heureux. Et pourtant, on s'y sent absolument obligé! Depuis quinze ans, le bonheur n'a pas tant été érigé en valeur qu'en besoin. En objet, même. "Il est devenu un bien de consommation comme les autres, observe Ilios Kotsou, qui signe Eloge de la lucidité. Se libérer des illusions qui empêchent d'être heureux (Robert Laffont). On croit qu'on peut l'acquérir, l'acheter dans un livre, un stage ou une nouvelle voiture. Cette vision matérialiste a peu de chances de nous amener à un bien-être durable. Elle nous conduit plutôt à une suite de frustrations où nous voulons toujours ce que nous n'avons pas en espérant que cela nous rendra heureux."

Les marchands de bonheur finiraient donc par nous pourrir la vie. Nous voilà à faire la queue à Disneyland, nouveau paradis sur terre, ou à faire du shopping, ultime remède à la déprime. Et si ça ne suffit pas, on avalera un antidépresseur, comme plus d'un million de Belges! Réellement utiles pour surmonter la dépression, les pilules du bonheur sont aussi trop souvent prescrites pour éviter l'inconfort inhérent à l'existence. "Le droit au bonheur s'impose partout avec une telle force que l'on n'ose plus aborder la douleur et les souffrances",écrit Martine Clerckx. Sauf que, ce bonheurisme ambiant finit par s'avérer toxique. "Il y a presque une obligation au bonheur aujourd'hui qui fait qu'on est malheureux de ne pas être suffisamment heureux",constate Ilios Kotsou.

Trouver sa couleur

La psychologue Marie Andersen observe que derrière le discours actuel, se cache l'idée implicite que la norme, l'état d'équilibre, ce serait d'être heureux. Personne ne met ce postulat en question, alors que son expérience de thérapeute lui a appris qu'il y a "un petit fond déprimé chez à peu près tout le monde". Cela vient de notre enfance, où nous avons idéalisé le monde avant d'encaisser déceptions après frustrations, la réelle complexité de l'existence. Marie Andersen utilise la métaphore d'une maison. "Personne n'a comme couleur de base de ses murs la couleur du bonheur, explique-t-elle.Chacun va trouver sa coloration pour essayer d'égayer, d'adoucir cette grisaille qui nous vient de l'enfance." Certains feront un peu de camouflage cosmétique: ils repeindront régulièrement en rose vif en émaillant leur vie de petites ou de grandes joies (fêtes, voyages). D'autres trouveront une couleur beaucoup plus douce et sereine en entretenant leur potager, en s'occupant de leurs enfants ou en contemplant la nature.

Que penser des innombrables livres, stages et formations en bonheur qui proposent des exercices pour être plus heureux? "Pour les gens qui ont une bonne structure interne, soit environ la moitié de la population, ces petits conseils de bien-être sont excellents, estime Marie Andersen.Quand un mur est un peu défraîchi: ça peut être suffisant pour certains de donner une couche de peinture. Mais pour d'autres personnes, le mur est fissuré, le mal-être est profond. Repeindre en rose ne va faire que camoufler très provisoirement les problèmes. Quelqu'un qui a vécu des abus sexuels dans l'enfance ne va pas se sentir mieux simplement en marchant pieds nus dans la rosée du matin et en faisant trois saluts au soleil."

Pour ceux-là, une approche superficielle est non seulement inutile mais parfois dangereuse, puisqu'on leur dit que le bonheur, c'est facile, qu'"il n'y a qu'à" et que pourtant, eux, ils n'y arrivent pas. Beaucoup de gens arrivent donc chez les psys après avoir "perdu" cinq ou dix ans à tenter de "ravaler la façade", sans succès. "Les thérapeutes du bonheur et coachs du bonheur, qui font du bien à une partie de la population avec la main droite, doivent prendre conscience qu'avec la main gauche, ils retiennent aussi en otage des gens qui ont besoin de faire un travail plus profond",explique cette femme qui, depuis 35 ans, tente d'aider les gens à faire face aux événements douloureux de leur existence. 

Du tragique dans le bonheur

Car, malgré ce que prétend la pub, une vie sans malheur n'existe pas. Et quand bien même, il n'est pas garanti qu'elle serait heureuse (voir interview p. XX). Ilios Kotsou dénonce ainsi le refus généralisé de l'inconfort et des émotions négatives, aujourd'hui. "Etre heureux, ce n'est pas ne jamais se sentir mal, c'est inclure l'existence telle qu'elle est, avec ses difficultés parce qu'on ne fait pas le choix de tomber malade ou de perdre quelqu'un,dit-il.Ce n'est pas la vie en rose tout le temps, il y a aussi du tragique dans le bonheur." Comme le disait déjà Sénèque, il y a 2.000 ans, la vie, ce n'est pas attendre que les orages passent, c'est apprendre comment danser sous la pluie.

Et cela passe par l'abandon de quelques illusions. L'idée que le bonheur est individuel, par soi et pour soi, par exemple, alors que le bonheur est toujours dans le lien aux autres. "Sartre a dit que "l'enfer c'était les autres", mais le paradis, c'est aussi les autres", souligne Ilios Kotsou. Des autres qu'il faut accepter tels qu'ils sont, sans s'obstiner en vain à essayer de les changer. Pour aller mieux, soyons plus flexible. "Pouvoir changer son fusil d'épaule et faire d'autres choix, conseille Marie Andersen.Arrêter de pousser sur les murs pour les faires bouger, mais utiliser cette énergie-là pour se rendre compte qu'il y a peut-être des portes dans ces murs qu'on n'a pas encore essayé d'ouvrir." Autre illusion nocive, celle de la justice, qui a structuré toute notre éducation, notamment via le système scolaire, mais qui ne correspond pas à la complexité de la vie en général. "Une partie de ce qu'un adulte mûr et lucide doit accepter pour se sentir plus heureux et plus détendu, c'est que la justice absolue n'existe pas, que c'est un phare, une référence vers laquelle on tend. Je dis souvent à des patients qui vivent un divorce difficile: vous devez malheureusement choisir entre la justice ou la paix intérieure."

Être heureux demanderait donc moins de "travail" que de courage. "La lucidité, ce n'est pas une recherche du difficile, c'est simplement regarder le monde comme il est sans se raconter d'histoires, observe Ilios Kotsou.Pour être heureux, il faut être courageux, oser regarder sa vulnérabilité." Comme le chantait Leonard Cohen, ce sage des temps modernes,"il y a une faille en toute chose et c'est par là que la lumière entre".

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