Comment les entreprises nous brutalisent

Impitoyable univers du travail. Autour de nous, quand on n’assiste pas au départ de collègues, on râle, on se sent peu respecté, voire on souffre. 

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Mais tout ceci est banalisé. Chacun pour soi, ou presque. Illustration en six tableaux, et autant de petits ou grands drames.

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1. Bataillons de chair fraîche et charrettes d’improductifs

"Depuis trois ans, le rituel est le même au sein de ma multinationale, témoigne Julien, la quarantaine alerte. Tous les six mois, on ressent chacun un sentiment de panique. La firme annonce un mois à l’avance qu’elle va liquider 5 ou 10 % des effectifs dans telle ou telle division. Les uns et les autres s’observent. Sera-ce lui? Ou moi? La direction procède par ratios, se moque des compétences et vise à l’aveugle. Comme par hasard, on entend quelques semaines plus tard qu’une cohorte de salaires moins gourmands vient occuper les chaises vides…"

Une étude menée à Bruxelles, il y a quelques années, avait pointé le "phénomène croissant et inquiétant d’exclusion par la mise au rebut de ces personnes de plus de cinquante ans, faisant soi-disant preuve de manque d’adaptabilité, de flexibilité, de rentabilité". Outre le dégât provoqué sur cette génération aux abois, nous nous privons ici de personnalités enrichies par les galères ou les expériences heureuses, et qui pourraient transmettre le savoir aux plus jeunes. "J’ai comparé les salaires il y a quelques années, commente Roger Blanpain, spécialiste du droit du travail, aujourd’hui à la retraite. Par mois, quelqu’un qui a 50 ans coûte 1.500 euros de plus à son employeur qu’un débutant de 25 ans. Par an, ça fait un paquet. Moi, je plaide pour une réforme radicale des salaires, visant à payer les gens en fonction de la valeur ajoutée et non pas de leur âge."

2. Quitter son job, entouré de flics

Laura se crispe encore à la simple évocation de son licenciement brutal, un jour de pluie battante. "J’ai eu une heure pour empaqueter quelques documents, à séparer du patrimoine de la firme. Du jour au lendemain, je passais du statut de membre d’une sorte de famille à celui de quasi-voleuse. J’avais été écartée pour des raisons soi-disant indépendantes de mes qualités. Sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Passe encore les explications pathétiques de mon patron, que je savais peu doué pour les relations humaines. Ça, je m’y attendais. Mais je me suis retrouvée surveillée pendant cette heure pénible par un de mes collègues directs, à qui on avait manifestement donné la consigne de vérifier que je n’emporte rien d’utile à la boîte. Que craignait-il? Que je vole la moquette?"

Chez Caterpillar, un ouvrier se souvient de l’époque où la direction américaine descendait dans l’usine en pointant "toi, toi, et toi!", en ce compris des chefs suspectés d’avoir favorisé un arrêt de travail. Ou de la manie des licenciements par téléphone, qui remontent à plusieurs années, il est vrai. Trop souvent, les responsables en ressources humaines manquent du doigté le plus élémentaire pour exécuter cette basse besogne, certes ingrate. Le Pr Blanpain dénonce, lui, l’attitude parfois inacceptable des syndicats, peu créatifs en pareille circonstance. Il recommande de s’inspirer du répertoire des bonnes pratiques. "Je me souviens d’une entreprise en Brabant flamand, à Herent. Elle avait décidé de licencier 600 personnes. Le management a contacté le bourgmestre, il s’est fait conseiller et a écrit à tous les employeurs à 50 kilomètres à la ronde. Résultat: 90 % des effectifs ont pu retrouver un emploi dans les six mois."

3. Harcèlement: un tiers des entreprises concernées

Lors d’un récent colloque organisé par Transparency International, un inspecteur des finances a courageusement raconté son vécu, à visage découvert. Un haut fonctionnaire s’exprimant d’une voix basse. "Je m’étais intéressé d’un peu trop près à un système de recrutement de contractuels que je trouvais irrégulier et partisan. Le ministre de tutelle n’a pas apprécié. J’ai été perquisitionné, muté et placé pendant plusieurs années dans une forme de mouroir où personne ne s’est soucié de moi."

Loïc, cadre dans une firme liégeoise, se souvient avec effroi de son incapacité à… se glisser sous la douche, il y a quelques années. "Même plus la force! Tout avait commencé trois mois plus tôt. Par de petites brimades. Des bruits qui couraient, sur le manque de productivité d’un tel ou d’un tel. Des clans se formaient. On me faisait comprendre – mais je n’ai pas réalisé tout de suite – que j’étais de trop. Je me suis accroché. Deux bouches à nourrir, à la maison. Les factures qui s’accumulent. Puis, j’ai commencé à souffrir d’insomnies. J’avais aussi le diaphragme qui se bloquait et le ventre qui ressemblait à du béton. Un jour, j’ai entendu mon patron déclarer lors d’une conférence que s’il ne bouffait pas son concurrent, c’est l’inverse qui se produirait. Là, j’ai compris…"

D’après une étude réalisée l’an passée par AristA, un service chargé de la prévention de ce type de soucis, un tiers des entreprises reconnaissent avoir été confrontées à des problèmes de harcèlement ou de violence. Sonnette d’alarme tirée à cette occasion: une forme de banalisation semble se développer sur les lieux de travail, puisque 60 % des managers interrogés estiment qu’une moquerie isolée ne constitue pas un problème, tandis que 70 % considèrent que les auteurs de harcèlement ne sont pas toujours conscients des effets de leur comportement sur leur victime.

Article complet dans le Moustique du 20 mars.

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