Comment les banques nous ont roulés

Refinancées en 2008, les grandes banques européennes, dont Dexia, pourraient à nouveau réclamer l'aide des États. Pourtant, dénonce un livre, elles sont les premières responsables de leurs ennuis…

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L’actualité économique ressemble à un jeu de saute-mouton que de grands enfants habillés en costume sur mesure ou en tailleur Chanel pratiqueraient dans un champ de mines. Après la crise des subprimes, la faillite de Lehman Brothers, les krachs boursiers, la quasi-faillite de l’Islande, les crises économiques qui frappent fort en Irlande et en Espagne, et la Grèce qui n’en finit pas de couler, c’est au tour des grandes banques européennes d’être prises dans ce jeu aussi incertain que potentiellement dévastateur.

Parmi elle, la Banque Dexia. Sautera, sautera pas? Rien n’est joué, rien n’est certain. Ce qui est sûr, par contre, c’est que la banque franco-belge ne sera pas le dernier concurrent à devoir subir les affres de cette partie de dupes que dénonce fort à propos Marc Roche dans son ouvrage Le capitalisme hors la loi. Un jeu très organisé qui multiplie les risques pour tout le monde, mais profite tout de même très fort à quelques personnes…

Selon vous, ce qu'on subit depuis trois ans répond à une règle très précise…
Marc Roche – Oui, elle découle du phénomène de "shadow banking" ou la "banque de l'ombre" qui est la partie non ou mal réglementée du secteur financier. Cela regroupe les activités spéculatives, avec les hedge funds, les sociétés de capital-investissement qui prennent des participations dans des entreprises en difficulté, celles immatriculées dans des paradis fiscaux, etc. Toute une finance parallèle, légale mais profondément immorale car basée sur les conflits d'intérêts, l'évasion fiscale, l'impunité des patrons et l'âpreté au gain. Le problème, c'est que ce secteur, où la règle principale est qu'il n’y en a pas, est égal voire supérieur, en termes de volume d'affaires et de valeurs, à la finance officielle.

Quels sont les risques que fait courir cette finance opaque au système tout entier?
Ils sont énormes, parce que cette finance occulte avance masquée. Lors de la crise des subprimes de 2008, la quasi-totalité des produits dits toxiques utilisés par les banques étaient immatriculés dans des paradis fiscaux. Regardez aussi l'affaire toute récente du trader d'UBS, responsable présumé de la perte de 2,3 milliards de dollars parce qu'il spéculait sur des produits financiers exotiques et dangereux qui eux aussi appartiennent au shadow banking.

Ce "shadow banking" est-il vraiment immoral?
Il n'a aucune utilité sociale, à l'inverse de la banque de détail (qui accueille l'épargne des consommateurs – NDLR). Il s'est développé parce que les grandes banques américaines comme européennes ont voulu augmenter leurs profits, ce qui était impossible avec la banque de détail qui génère moins de revenus et où la concurrence est rude. Elles ont donc tout fait pour émasculer toute réglementation digne de ce nom. Et elles y sont parvenues.

Ça vous étonne?
J’estime que seul le capitalisme est capable de créer de la croissance et de l'emploi. Mais je suis un libéral choqué, scandalisé. J’habite Londres. Suite aux émeutes qui ont secoué la Grande-Bretagne en août, un adolescent qui avait volé une bouteille d'eau a été condamné à six mois de prison en procédure expéditive. Six mois ferme pour de l'eau! Par contre, aucun banquier, même dans les cas de fraude avérée, n'a été inquiété, jugé ou condamné.

Dans votre ouvrage, vous dénoncez aussi le passage d'ex-hommes politiques vers les grands milieux d’affaires ou les banques…
Oui. C’est aussi choquant. On pourrait attendre des (ex-)représentants du peuple qu'ils servent d'exemple. Tony Blair, l’homme qui a reconstruit la gauche anglaise, conseille aujourd'hui le temple de la haute finance américaine, J.P. Morgan. Son successeur Gordon Brown conseille le Forum économique de Davos. L'ex-président de la Commission européenne Romano Prodi est chez Goldman Sachs, l'ex-chancelier allemand Gerhard Schröder chez Gazprom…

Et Jean-Luc Dehaene chez Dexia… Pourquoi cet engouement de la finance pour les anciens politiciens?
Ça peut paraître en effet surprenant: les compétences pour gouverner ne sont pas celles que l’on demande à un spécialiste des fusions-acquisitions ou à un gestionnaire de patrimoine. Je ne suis pas certain que M. Dehaene ait tous les outils intellectuels pour tenir la barre de Dexia dans la tempête actuelle. Mais la vérité, c’est que les banques adorent épingler une liste de personnalités dotées de titres ronflants sur leurs rapports annuels. Jean-Luc Dehaene est perçu comme "stable", ça rassure les partenaires et le grand public.

Des solutions existent-elles pour sortir de la jungle spéculative actuelle?
Il faut déjà que l'Union européenne arrête de protéger ses paradis fiscaux. Les Britanniques avec les île anglo-normandes, les Espagnols et les Français avec Andorre, les Italiens avec Monaco et les Belges avec le Luxembourg. En outre, il faut scinder les banques, et sanctuariser les parties "dépôts". Ces sanctuaires devraient bénéficier d’une garantie d’État. De cette manière, ceux qui veulent spéculer le peuvent, mais à leurs risques et périls. Qu’on cesse de faire payer les contribuables!

Gauthier De Bock

Le capitalisme hors la loi, Marc Roche, Albin Michel, 269 p.

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