Comment j’ai vécu un mois avec 180 €

Vivre en dépensant moins de 200 € par mois, est-ce possible? En décembre 2013, la députée bruxelloise Carla Dejonghe tentait l’expérience. Cinq mois plus tard, nous l’avions rencontré pour faire le bilan.

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L’affaire avait fait du bruit dans les médias en décembre 2013. La députée flamande Open VLD Carla Dejonghe annonçait vouloir vivre un mois "comme les plus pauvres". Soit en ne dépensant que 180 €, hors charges de loyer. Allait-elle y parvenir, elle qui, comme tous ses collègues parlementaires, touche un peu plus de 5.500 € net par mois? A l'époque, certains avaient critiqué cette tentative, la jugeant déplacée au regard de la vraie misère quotidienne vécue par beaucoup, et plus proche du coup de pub que d'autre chose. A l’entendre, bien sûr, rien de tout cela. Cinq mois après les faits, nous l'avions l’interrogée tant sur cette expérience que sur son retour à la vie normale. Un retour qui, lui, sera passé largement inaperçu dans les médias. Est-ce parce que sa tentative a échoué? La députée nous répond avec franchise…

Vivre un mois avec 180 €. Quel était le but fondamental?

Carla Dejonghe – Ça a débuté un peu malgré moi.
Miss SDF, que je connais parce que je parraine des projets d’aide aux démunis, m’a un jour expliqué qu’une fois son loyer et son électricité payés, il ne lui restait que 180 € pour boucler le mois. Elle m’a alors lancé "tu devrais essayer de faire pareil, tu verrais ce que c’est!", et je lui ai répondu "pourquoi pas?". Mais c’était sans imaginer que deux jours plus tard l’association que nous fréquentons toutes les deux m’appellerait très sérieusement pour me demander: "O.K., vous avez relevé le défi. Quand commencez-vous?" Je ne pouvais plus faire marche arrière (rire).

Qu'est-ce qui vous a le plus désagréablement surprise dans cette expérience?

C.D. – Je vis seule. J’ai tout de suite vu à quel point vivre sans revenus contribue à vous isoler des autres. Sans argent on ne sort pas, on ne voit personne. Un exemple: je joue du saxophone dans un orchestre. Vous me direz que ça ne coûte rien. Si ce n’est qu’après les répétitions, on a l’habitude d’aller boire un verre où chacun paie sa tournée. Quand on n’a pas les moyens de rendre ce que les autres nous offrent, on finit fatalement par se couper d’eux…

Vivre quasi sans argent fut donc plus dur que prévu parce que vous êtes célibataire et sans enfants?

C.D. – Oui. Et pas uniquement à cause de l’absence de contacts sociaux. Si vous regardez les promotions dans les magasins, c’est toujours sur les grandes quantités. Or, quand on vit seul et sans moyens, acheter une grande quantité d’un même produit, c’est courir le risque de le laisser pourrir avant d’avoir le temps de le manger.

Vous vous souvenez du détail de vos dépenses?

C.D. – 180 € par mois, cela fait 6 € par jour. Mais en pratique, ça ne fonctionne pas comme ça. Au début du mois j’ai donc fait quelques grosses courses: céréales, poudre à lessiver… tout ce qui ne pourrit pas. Je suis aussi allée aux abattoirs où j’ai acheté des rognons pour 2 € le kilo et la même quantité de pilons de poulet pour 3 €. C’était un conseil de Grégory, un ancien SDF toujours précarisé que j’ai fréquenté via les associations.

Votre plus grosse dépense non nécessaire durant ce mois-là?

C.D. – Le spectacle de danse de ma filleule. 9 € de train plus 10 € pour l’entrée. Pas cher en temps normal, beaucoup dans ce cas-là. Mais je tenais à voir son sourire au moment de monter sur scène!

Est-ce que certaines choses, par contre, vous ont surprise  positivement?

C.D. – Oui, notamment les réactions d’amis qui vivent très confortablement aujourd’hui mais qui m’ont confié avoir eu de grosses difficultés financières par le passé. Je l’ignorais car ils n’en parlent jamais. Ça démontre que la pauvreté reste une sorte de tabou dans notre société.
J’ai aussi retrouvé avec plaisir des goûts et pratiques courantes chez ma mère quand j’étais enfant: macaronis au  jambon, des carbonnades sans bière. Nous n’étions pas pauvres, mais ma mère faisait très attention aux dépenses. Ce sont des réflexes que l’on perd aujourd’hui…
J’ajoute une dernier élément: cette expérience m’a permis de rencontrer beaucoup d’associations actives et efficaces, mais mal coordonnées.

Qu’est-ce qui vous a manqué le plus, au quotidien?

C.D. – Ma voiture. J’en ai une, ainsi qu’une moto. Et parfois je prends le métro. Là, ne pouvant faire le plein, je n’avais plus que le métro. Mais honnêtement, ce temps perdu me manquait moins que les contacts sociaux. Je n’ai jamais aussi souvent promené les chiens de ma mère, c’était la seule activité gratuite.

Vous ne vous êtes autorisé aucun dépassement?

C.D.– Elle réfléchit… Non, vraiment, j’ai tenu bon. Par contre, une fois, je le confesse, j’ai invité une amie à manger un stoemp à la maison et je lui demandé d’apporter elle-même le vin. C’était ça ou une piquette à 2 € (rire).

Vivre avec 180 €, ça vous a changée?

C.D. – Je fais évidemment plus attention. Je choisis des légumes de saison… J’ai une conscience plus éveillée, je me demande si j’ai vraiment besoin d'une telle chose avant de l'acheter. Fondamentalement, j’ai surtout compris que chacun a des parcours différents. Notamment ceux qui sont en médiation de dettes. Parfois suite à un divorce, parfois à une faillite… Des gens qui n’ont rien flambé mais se retrouvent du jour au lendemain tenus de justifier toutes leurs dépenses pour des années.

Quelle fut votre première dépense après cette expérience?

C.D. – Le premier plaisir, ce fut une séance de sauna-wellness avec une amie: 75 ou 85 €. Rien d’impayable avec des revenus normaux. Mais pour quelqu’un qui doit compter chaque sou, c’est impossible. Je suis aussi allée chez le dentiste! Au milieu du mois, j’avais commencé à souffrir d'une dent. Ce n’était pas un gros problème pour moi d’attendre deux semaines avant de me faire soigner. Mais pour quelqu’un qui n’a aucune perspective de voir ses revenus augmenter, c’est autre chose…

Vous vous souvenez des critiques qui ont été émises à l’époque?

C.D. – Oh oui. Un collègue député a dit que j’aurais mieux fait de faire un don. Un animateur radio m’a appelée pour me demander si je ne voulais pas lui donner la part restante de mon salaire… Mais je préfère retenir le positif et notamment de très nombreux courriers envoyés. Des gens qui me donnaient des conseils pour économiser mon chauffage, faire des courses pas cher…

Ce fut aussi un bon coup de pub.

C.D. – Les médias ont beaucoup parlé de moi, je ne vais pas le nier. Mais ce n’était pas le but. J’ai d’ailleurs été surprise de certaines critiques francophones. Côté flamand, les réactions étaient plus positives. Il faut rappeler que tout ça est parti d’une discussion anodine, un défi qu’on m’a lancé. D’ailleurs, depuis j’ai appris à tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de dire oui! (Rire.)

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