Comment être heureux au travail?

Crise, grogne sociale, burn out… Aujourd'hui, bosser semble rimer avec stress et détresse. Et s'il était possible de siffler, plutôt que de souffler, en travaillant? Certains affirment avoir la formule (ou plutôt l'équation) du bonheur au travail. Entre deux journées de grève, on les a écoutés.

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Nos experts

Laurence Vanhée est Chief Happiness Officer chez HappyFormance, un cabinet de conseil spécialisé dans l'optimisation du bonheur et de la performance au travail..

Renaud Gaucher est chercheur et consultant en économie du bonheur à l'Ifas, cabinet de conseil en management, à Paris.

Lundi 15 décembre, qu'on soit pour ou contre, ce sera grève générale. Une nouvelle manifestation de la grogne sociale qui prévaut depuis les premiers pas du gouvernement Michel Ier. Entre l'accentuation de la déjà sévère "chasse aux chômeurs", l'âge de la pension relevé à 67 ans et le saut d'index annoncé pour 2015, la part des travailleurs inquiets, voire franchement furax, n'a plus été si importante depuis longtemps. Il y a ceux qui dépriment parce qu'ils ne trouvent pas de boulot et ceux qui dépérissent parce qu'ils en ont un et que pour le garder, ils se laissent vampiriser (voir p. XX). En fait, tout le monde a mal à son travail. C'est d'autant plus vrai dans le contexte de crise actuel, dont nous sous-estimons encore largement les ravages selon la psychanalyste française Claude Halmos.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon une étude du secrétariat social Securex, deux tiers (64 %) des travailleurs belges se disent stressés (+ 18 % par rapport à 2010), au point de souffrir de problèmes psychologiques et physiques qui diminuent les performances d'un quart des sondés (27 %)! Et si la loi sur les risques psychosociaux au travail, entrée en vigueur le 1erseptembre dernier, entend mieux protéger le travailleur, beaucoup continuent à souffrir au quotidien de la concurrence entre collègues, du "management par la peur" et de la perte de sens et de reconnaissance de leur job.

"Aujourd'hui, la détresse au travail est immense et intense" , résumait le sociologue Thomas Périlleux, membre du CITES, Clinique du stress et du travail, à Liège lors de la conférence "Le travail m'a tuer", organisée par le Centre de prévention du suicide. Comment, dans ce contexte, oser prétendre au bonheur? Aujourd'hui, avoir un travail passe déjà pour une bénédiction en soi. Alors, chacun fait ce qu'il peut pour tenir bon. Pour "survivre", en attendant des jours meilleurs (ou d'avoir 67 ans!). Pourtant, le bonheur professionnel n'est peut-être pas aussi inaccessible qu'il y paraît. Mieux: il n'oppose pas forcément les intérêts des travailleurs à ceux des patrons. Et si l'on apprenait à siffler (plutôt qu'à souffler) en travaillant?

Management par la bienveillance

"Beaucoup de patrons refusent encore d'entendre parler du malheur au travail. Alors, le bonheur…" , regrette Renaud Gaucher, économiste du bonheur.Pourtant, depuis une vingtaine d'années, les choses évoluent. La philosophe italienne Michela Marzano, citée récemment par le journal suisse Le Temps, dit par exemple observer depuis 1990 "un élan d'humanisme" dans le monde du travail. On parle aujourd'hui du management par la bienveillance. Et les patrons qui s'y intéressent ne sont plus aussi rares que ça. Initiée en Belgique, la fédération des Happy Organisations (www.happyorganisations.be) représente déjà 380.000 employés. En France, les "Organisations libérées" (www.organisationliberee.fr) font aussi des émules.

"Petit à petit, les patrons réalisent que le bonheur de leurs employés ne diminue pas la productivité. Au contraire!" , relève Laurence Vanhée, spécialiste du bonheur au travail, cofondatrice de la Communauté des Happy Organisations, et connue et reconnue pour avoir notamment appliqué la norme ISO 26000 (responsabilité sociétale) dans une administration, le SFP Sécurité Sociale. Une première mondiale avec des résultats en termes de satisfaction des fonctionnaires et d'augmentation de l'efficacité à faire pâlir d'envie la plupart des boîtes privées. "On a des preuves que ça fonctionne, tant au niveau financier, qu'opérationnel, technologique ou humain, dit-elle. Cela permet de sortir du discours Bisounours et Licornes à paillettes et de parler aux patrons le langage du business, pour les convaincre d'entrer dans cette philosophie, dans cette stratégie d'affaires parce qu'il y aura un retour sur investissement."

Un tiers plus productif

Des études montrent ainsi qu'un employé heureux est deux fois moins souvent malade et six fois moins souvent absent qu'un employé malheureux. Il est aussi neuf fois plus loyal à son entreprise, 31 % plus productif et travaillera entre 4,9 et 6,6 ans plus vieux. Des résultats bien meilleurs donc que ceux obtenus avec le "management par la peur". Mais attention, la performance par la bienveillance veut que l'on cherche d'abord le bien-être des gens avant les résultats, explique l'économiste français Guillaume Mercier dans sa recherche L'expression de la bienveillance en entreprise. Joli paradoxe: pour une meilleure performance, ne cherchez pas en priorité la performance. 

La suite du dossier dans le Moustique du 10 décembre 2014

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