Comment on blanchit nos aliments « sales »

Crevettes à l'arrière-goût d'esclavage, lasagnes à la viande de cheval… Ces scandales sont le fruit d'une chaîne de production de plus en plus longue et opaque dont nous serions victimes et complices. Explications.  

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La semaine dernière, le CNCD-11.11.11 lançait la campagne "Nous consommons, mais à quel prix?" (www.aquelprix.be) pour sensibiliser le public au fait que les petits producteurs du Sud sont exploités et affamés par l'industrie alimentaire. Une campagne-choc, avec affiches et vidéos, montre un homme prisonnier d'une barquette de crevettes surgelées… Car, si certains aliments à bas prix se retrouvent aujourd'hui dans nos assiettes, c'est au prix d'un dérangeant "arrière-goût d'esclavage", affirme Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11. Il explique comment certains créent une opacité artificielle sur les filières de production afin de cacher la vérité aux consommateurs, qui deviennent du coup "complices malgré eux" d'un système à vous couper l'appétit.

Notre expert

Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD), est aussi maître de conférences à l'ULg et à l'ULB dans le cadre du Master en sciences de la population et du développement.

Le visuel de votre campagne interpelle. Un homme, prisonnier d'une barquette de crevettes portant les mentions "Crevettes issues de l'esclavage". Vous n'exagérez pas un peu?

Arnaud Zacharie – C'est basé sur un fait réel, révélé en juin par une enquête du Guardian (journal qui a coremporté le prix Pulitzer 2014 – NDLR). Des crevettes thaïlandaises, nourries avec du poisson pêché par des esclaves, ont été commercialisées dans la plus grande opacité dans des supermarchés belges (Colruyt, Carrefour, Match, Cora), européens et américains.

Des "esclaves"?

A.Z. – C'est le terme qui convient. Ce sont des migrants, birmans et cambodgiens, à qui on fait miroiter un emploi en Thaïlande. Ils paient un passeur qui les "revend" pour 300 € à des bateaux hauturiers. Ils se retrouvent alors pendant plusieurs années sans pouvoir mettre le pied à terre, puisque ces bateaux n’accostent quasiment jamais. Ils sont obligés de faire des journées de 20 h, drogués aux amphétamines pour tenir le coup, nourris avec un bol de riz par jour, sans aucune paie. Certains ont été littéralement jetés à la mer quand ils se sont rebellés. Alors oui, notre visuel est choc. Mais on a voulu mettre en lumière l’opacité des filières de production qui fait que plus personne n’a d’informations sur ce qui se passe en amont.

La campagne vise clairement à nous culpabiliser…

A.Z. – Oui. Car au bout de la chaîne, le consommateur est complice malgré lui de ce système basé sur la course au prix le plus bas, à tout prix. Si les supermarchés et les consommateurs savaient, plus personne n'achèterait ce genre de produits. D'ailleurs, le lendemain de la publication du scandale, tous les Colruyt, Carrefour, Match et Cora belges ont retiré ces crevettes de leurs rayons et ont rompu leur contrat avec ces fournisseurs.

N'est-ce pas une attitude de façade? Après chaque scandale, on fait son mea-culpa, on prend quelques engagements… Puis on recommence.

A.Z. – En effet, il faut malheureusement qu'un scandale éclate pour qu'il y ait des réactions. 

La suite dans le Moustique du 5 novembre 2014

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