Collaboration: 75 ans de débats

Durant la guerre, les Flamands n'ont pas plus collaboré que les francophones. Mais des deux côtés de la frontière linguistique, l'héritage de cette page noire de l'histoire a été géré très différemment. 

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Selon qu'on l'envisage au sud ou au nord du pays, la collaboration des Belges avec l'occupant pendant la Seconde Guerre mondiale offre deux visages. Mais balayons d'emblée la lecture trop simpliste qu'on en fait encore trop souvent aujourd'hui, qui oppose une Flandre unanimement collabo et une Wallonie pétrie d'héroïsme résistant. Contrairement aux idées reçues, la Flandre ne s'est pas, proportionnellement, plus compromise que la Wallonie: environ 13.000 Flamands se sont battus sur le front de l'Est pour le compte des nazis, pour près de 9.000 côté wallon, principalement dans la Légion Wallonie. Quant aux quelque 100.000 collabos actifs sur le sol belge pendant l'Occupation, il se répartissent plus ou moins aussi équitablement: une petite majorité au nord, une grosse minorité au sud. Plus que les chiffres, ce sont les motivations des uns et des autres qui distinguent collabos du Nord et du Sud. Et, surtout, des questions d'héritage.

* Flamands, Wallons, nazis

Côté flamand, les tentations collabos s'enracinent dans le nationalisme antibelge, qui forme, sans qu'on puisse toutefois le résumer à cela, une composante du Mouvement flamand. Déjà coupables d'accointances avec l'envahisseur germain durant la Première Guerre mondiale, les nationalistes les plus durs, dès l'invasion de la Belgique, parient sur les nazis pour favoriser l'émancipation culturelle, politique et économique de la Flandre. Et en finir du même coup avec la Belgique, dominée par l'establishement francophone. Le VNV (Vlaams Nationaal Verbond), dirigé par Staf De Clerq, qui servira de modèle de référence du Vlaams Blok (devenu ensuite Vlaams Belang), est la principale formation pourvoyeuse de cette collaboration "politique". L'invasion de l'URSS par Hitler, le 22 juin 1941, lui donnera l'occasion de prouver son allégeance: la Vlaams Legioen voit le jour, à côté d'autres formes de collaboration armée, en Belgique ou à l'Est, comme la Zwarte Brigade ou la SS-Vlaanderen.

Quant à la collaboration wallonne, dans sa dimension idéologique, elle est dominée, et se résume essentiellement, à la figure de Léon Degrelle, chef du parti Rex. Sauf qu'ici le discours fascisant manque de la caisse de résonance offerte par les fantasmes nationalistes agitant certains esprits de l'autre côté de la frontière linguistique. Les clichés de la propagande allemande auront d'ailleurs toutes les peines du monde à cacher que les militants rexistes défilent le plus souvent devant une population indifférente, voire hostile. Ce qu'on sait moins, en revanche, c'est que le gros de la collaboration armée wallonne appartient à l'électorat traditionnel du… parti socialiste, surtout en Hainaut. Pour Alain Colignon, hormis un noyau de fanatiques, la collaboration francophone concerne surtout "une masse d'opportunistes myopes, fidèles à la gamelle plutôt qu'à la croix gammée". Comme l'explique Flore Plisnier, historienne et auteur du livre Ils ont pris les armes pour Hitler, "dans les bassins industriels urbains, le chômage, la difficulté de se nourrir dans les villes ont poussé certains à franchir le pas". 

* Les comptes de l'après-guerre

Autre cliché encore aujourd'hui en vigueur, celui qui voudrait que la Flandre ait été plus durement condamnée pour ces amitiés pro-nazis. Ici encore, c'est une entorse à la stricte vérité historique, ce que confirment les plus récentes recherches effectuées par des historiens… flamands. Après la Libération, la justice belge instruit plus de 400.000 dossiers de collaboration. Elle finira par condamner 53.000 citoyens pour faits de collaboration avec l'occupant allemand, tandis que 43.000 autres seront privés de leurs droits civiques et politiques. Et ce, dans une proportion de Wallons et de Flamands correspondant à l'équilibre démographique du pays. "Néanmoins, bien que des historiens flamands aient établi que l'épuration en Belgique n'ait pas été antiflamande, une certaine mythologie populaire au nord véhicule encore l'idée que la répression s'est abattue sur le Mouvement flamand pour le casser. Comme une sorte de mythe consolatoire" , explique Alain Colignon. On signalera aussi que c'est au sud du pays que la peine de mort fut le plus souvent prononcée à l'encontre de collabos. Ce qui s'explique par les violents affrontements qui ont sévi en Wallonie, entre résistants et collabos, à la fin de la guerre. En témoigne la tuerie de Courcelles, en 1944, au cours de laquelle des dirigeants rexistes exécuteront 27 civils.

* Un cas unique en Europe

Sorti en 2008 en français, le livre de Flore Plisnier sur la collaboration wallonne a été largement relayé à l'époque par la presse… flamande. L'hebdomadaire Knack en a même fait sa couverture. Ce qui n'a en fait rien de très étonnant. Depuis la fin de la guerre, la Flandre s'estime toujours être la seule à porter le fardeau de la collaboration. Peut-être parce que, fait unique en Europe, ses racines idéologiques n'ont en fait jamais été arrachées. Très vite après la guerre, le nationalisme flamand s'est refait une virginité. Comme l'explique Alain Colignon, "l'héritage de Degrelle a été unanimement et immédiatement récusé après la guerre dans la partie francophone du pays. Même la droite la plus conservatrice n'a pas voulu s'en réclamer". Contrairement à la Flandre, où les liens ont perduré entre collabos et nationalistes. C'est que le mouvement flamand, et les nationalistes en son sein, est encore loin, au sortir de la guerre, de voir ses revendications satisfaites. Pas question, donc, pour ses partisans, de le reléguer aux oubliettes de l'histoire, quand bien même il se serait compromis pour les besoins de la cause avec l'occupant nazi.

Mais aussi dans le dossier du 22 octobre 2014

* Figures troubles

* Le fantasme de l'amnistie

* Dr. Bart et Mr. De Wever

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