Cocaïne, ecstasy, cannabis…: que prennent nos jeunes?

La plus grande étude jamais réalisée en matière de drogues vient de sortir. A première vue, son volet belge a de quoi inquiéter. Sauf que la réalité derrière ces chiffres trop bruts est beaucoup plus nuancée.

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En Belgique, la cocaïne est de bonne qualité, se trouve plutôt facilement et se revend à un prix défiant toute concurrence: 53 € le gramme, soit le moins cher d'Europe, voire du monde, la moyenne mondiale se rapprochant plutôt des 100 €. Voilà les principales conclusions de la plus grande enquête jamais menée en matière de drogues, légales et illégales, au plan mondial: la Global Drug Survey, à laquelle se sont associées la Hogeschool et l'Université de Gand. Pour autant, cela fait-il nécessairement de notre pays un paradis pour cocaïnomanes, comme l'ont déjà avancé  certains médias, voire une terre bénie pour les usagers d'autres psychotropes? Et surtout, pour les parents qui ont des enfants en âge d'en consommer, le monde est-il, à la lumière de cette info, soudain devenu plus inquiétant?

Pas si simple, nous dit Sébastien Alexandre, directeur de Fedito Bruxelles (Fédération bruxelloise francophone des institutions actives en toxicomanie). "Quand on veut bien regarder en face la réalité de la drogue, on trouve beaucoup de paradoxes. Mais très peu de solutions faciles." Prenez celui-ci, par exemple: certes, la cocaïne est moins chère et plus accessible qu'ailleurs. Pourtant, les chiffres de consommation ne sont pas nécessairement plus élevés que chez nos voisins. "Cela s'explique si on part du point de vue que beaucoup d'usagers, contrairement à ce qu'on pense couramment, peuvent adopter des comportements très rationnels par rapport à leur consommation. Certains se font une ligne à l'occasion dans un contexte festif, d'autres fument du cannabis pour s'endormir, sans pour autant développer des comportements ou des addictions problématiques. On dit souvent que la drogue exclut et, j'insiste, cela reste vrai, mais dans beaucoup de situations d'usage raisonnable, en collectivité, elle peut aussi servir de facteur d'intégration."

Autre paradoxe, pointé cette fois par Tina Van Havere, de la Hogeschool de Gand, le prix modique de la cocaïne est peut-être un mal pour un bien: il dissuade les Belges, au contraire de leurs voisins, de se fournir par exemple sur Internet, où commencent à pulluler de nouvelles substances psychoactives dont tant les risques que les effets sont encore peu connus. Avec la Suisse, la Belgique est ainsi l'un des pays les moins exposés aux "legal highs", ces nouvelles drogues taillées pour échapper aux mesures prohibitionnistes et qui commencent à se répandre en Europe. D'un autre côté, ajoute-t-elle, le prix modique d'une dose de coke "n’incite pas les consommateurs qui souhaitent diminuer leur consommation de cocaïne à le faire".

Des usages trop festifs?

Ce qui semble vraiment inquiétant, en revanche, c'est l'autre volet de l'étude Global Drug Survey, pourtant moins commenté, concernant la fréquence d'usage de chaque produit, légal ou illégal, parmi les quelque 2.700 répondants belges de l'échantillon. Attention, les chercheurs l'assument pleinement, la Global Drug Survey présente un biais important. Elle ne prétend pas étudier la population globale pour tenter d'obtenir l'une ou l'autre moyenne générale par pays. Au contraire, elle se concentre sur une population jeune, trentenaire au maximum, plutôt éduquée et connectée, fréquentant les boîtes de nuit et répondant sur une base volontaire. "Une population qui se sent en fait directement concernée par la problématique des drogues", nuance encore Sébastien Alexandre. La limite méthodologique est donc claire. Mais elle offre aussi une occasion de cerner les comportements de jeunes gens finalement assez "normaux" dans leurs habitudes festives.

Et ces habitudes, au regard de certains chiffres, interpellent. Parmi ces 2.700 répondants au profil plutôt sorteur, plus de la moitié ont consommé du cannabis durant les douze derniers mois, près d'un quart ont pris du MDMA sous une forme ou une autre (principalement l'ecstasy), et 20 % ont ingéré de la cocaïne. Près de 5 % ont même admis avoir consommé, au moins une fois au cours de la dernière année, une drogue non identifiée.

Pour le directeur de Fedito, ces chiffres, bien qu'en apparence élevés, ne suffisent pas à sonner l'alarme. "C'est vrai, il y a sans doute des consommations élevées dans les milieux festifs, mais le véritable intérêt de cette étude est plutôt de mettre le doigt sur une problématique de société et de santé publique à laquelle on devrait désormais répondre différemment." Il est toujours très compliqué en Belgique d'obtenir des chiffres pour la population globale. En revanche, pour Sébastien Alexandre, il est à peu près certain que les frontières entre groupes d'usagers spécifiquement associés à une seule drogue se sont estompées peu à peu. "Le fêtard, quand il sort, utilise des stimulants, puis d'autres choses pour gérer ses "descentes" de fin de soirée, tandis qu'on remarque que certains travailleurs prennent de la cocaïne pour tenir le coup sur leur lieu de travail. En résumé, on trouve aujourd'hui de tout partout."

Partout, vraiment. A propos de la cocaïne, d'ailleurs, les Belges sont trahis par… leurs eaux de surface. Une étude de l'Université de Liège a ainsi analysé stations d'épuration, fleuves et rivières du Plat pays et y ont retrouvé sur un an 1,75 tonne de poudre, soit l'équivalent de 17 millions de doses. Quasiment deux grammes par Belge adulte. Pour l'anecdote, fin 2013, une émission de la VRT avait établi que les dix livres les plus empruntés à la bibliothèque d'Anvers contenaient des traces, certes infimes, de cocaïne. Une substance apparemment si courante chez nous qu'on peut même s'en servir pour doper les pigeons de compétition, comme la fédération colombophile belge l'a découvert en octobre. Mais que dire alors de l'Angleterre, où des journalistes ont relevé que 92 % des tables à langer qu'ils avaient analysées présentaient des traces de coke.

Même dans les homes…

La suite du dossier dans le Moustique du 23 avril 2014.

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