Christophe Deborsu: « La bonne période de la N-VA s’achève »

Le plus flamand des journalistes francophones sonde l'âme des nationalistes et leur superstar de président. De Wever & co ne seront peut-être plus winners bien longtemps…

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Cet automne, la N-VA va fêter ses dix ans d’existence. Et très probablement avec enthousiasme, puisque le parti nationaliste est devenu la première formation de Flandre et de Belgique. Et même si elle est écartée des négociations en vue de former enfin un gouvernement fédéral, la N-VA continue à exercer une influence considérable sur l'avenir de la Flandre et, ce faisant, sur celui du pays… Une Belgique dont elle ne veut plus, malgré que la majorité de ses électeurs rejettent l'idée d'une scission pure et simple.

Cantonnés en ce moment dans leur rôle favori – celui d'opposants qui cultivent un certain goût de la provoc -, Bart De Wever et ses troupes semblent en fait attendre leur heure, patiemment, froidement. À moins que les négociations relancées grâce à la participation du CD&V ne leur cause secrètement des aigreurs d'estomac et même quelques insomnies. C'est que, sous leurs dehors confiants, fiers et triomphants, les nationalistes les plus célèbres d'Europe ne sont peut-être pas si bien que cela dans leur peau. Après tout, qui peut vraiment, au sud comme au nord du pays, prétendre connaître parfaitement leurs desseins et leurs états d'âme? Journaliste passé maître dans le décodage de la politique flamande, Christophe Deborsu a dressé le portrait de la N-VA et de son boss pour l'émission Questions à la une de ce 7 septembre. Lui, il détient quelques réponses…

Votre intérêt pour la Flandre, c’est parce que vous avez un grand-père collabo ou une grand-mère résistante?
Christophe Deborsu – Il ne faut pas avoir un parent militant ou même collabo pour s’intéresser de près au mouvement flamand. Il se trouve que dans ma famille, c’est une tradition de s’intéresser à la Flandre. Achille Deborsu, mon grand-père, a étudié à Anvers, en 1906; ce qui pour un Dinantais de l’époque n’était pas courant. Un de mes oncles y a également étudié. J’ai repris, en quelque sorte, le flambeau familial…

Et Bart De Wever, vous le connaissez depuis longtemps?
Je m’y suis intéressé et l’ai rencontré lorsqu’il n’était pas encore très connu, en 2005. Il venait de faire son premier coup médiatique en faisant traverser la frontière linguistique à 12 camions bourrés de billets de 50 euros. C’était des faux, évidemment, et il les a fait déverser à Strépy, au pied de l’ascenseur à bateaux pour symboliser le montant des fameux transferts financiers nord-sud.

Bart De Wever aux commandes, c’est le début de l’envol de la N-VA?
Il est clair que l’homme ou la femme qui dirige un parti a une responsabilité dans son succès. Une étude universitaire de la KUL a d’ailleurs quantifié ce phénomène: en moyenne, un président de parti a 9 % de responsabilité directe dans son succès. Dans le cas de Bart De Wever, ce pourcentage s’élève à 25… Mais ça n’explique pas tout. En 2003, ce parti ne représentait presque rien, à peine 2,7 % des suffrages. C’est la création du cartel avec le CD&V qui lui a permis d'abord de survivre et ensuite de prospérer.

Une erreur stratégique du CD&V?
Disons que les démocrates-chrétiens se sont fait siphonner une partie de leur électorat. Imaginez: en neuf ans, la N-VA est devenue le plus grand parti de Belgique. Et entre 2009 et 2010, elle est passée, en Flandre, de 14 à quasi 28 %. C’est du jamais-vu. Il est facile de se dire après coup qu'Yves Leterme et le CD&V se sont tiré une balle dans le pied en s’alliant avec le parti de Bart De Wever. Mais, en 2004, cette union leur a permis de redevenir les premiers de Flandre, ne l'oublions pas. Et puis, aujourd'hui, l’histoire n’est pas finie. Peut-être que les électeurs flamands vont apprécier la décision du CD&V de participer aux discussions en vue de former un gouvernement. Ils pourraient se dire: "Ah, finalement, avec le CD&V, on avance"…

A défaut de "changer"…
Eh bien oui parce que, à part le noyau dur de la N-VA, ses électeurs ne veulent pas l’indépendance de la Flandre. Ils veulent que "cela change". Et ça, c’est le fruit de la stratégie de la N-VA: ils sont "dans l’opposition" pour le fédéral, même s'ils ont gagné les élections, et ils sont minoritaires dans le gouvernement flamand. Donc, ils ont beau jeu de dire, y compris chez eux: "On nous impose des choses, mais on n’est pas d’accord…" Mais les nationalistes ont peut-être été trop loin dans cette stratégie.

Donc, ils vont faire une grande fête pour célébrer ces 10 ans…
Oui, ils organisent une grande "fête des familles" à Bokrijk, superbe commune flamande tout près de Genk, emblématique de la "campagne flamande". C’est amusant, cet attachement affiché par les nationalistes flamands à "la campagne", alors qu’il y a bien plus d’agriculteurs en Wallonie. Ce qui est curieux, également, ce sont les termes employés: "fête des familles". C’est très CD&V, ça… La N-VA veut vraiment devenir le Volkspartij, le parti populaire de Flandre; bref, ce qu'a été le CD&V (ex-CVP) pendant des dizaines d’années.

Est-ce que ce sera un "joyeux anniversaire" ou, pour paraphraser Bart De Wever, qui le disait en 2007, est-ce une "bonne période" pour la N-VA?
(Rires) Oui, c’est vrai ça qu'il l'a dit… Mais regardez bien les réactions des nationalistes par rapport à la "trahison" du CD&V, comme le député Ben Weyts qui a déclaré ironiquement: "Qu’a obtenu le CD&V? Trois semaines de vacances." On peut en déduire qu'ils ont été surpris. Et même qu'ils sont inquiets. On attend les sondages, mais moi je le sens dans les réactions de beaucoup d’amis et de connaissances que j’ai en Flandre: la "bonne période" de la N-VA est en train de s'achever. Alors, à quelle vitesse, c’est difficile à dire, mais l’opinion flamande change. Elle se dit: "Les valeurs sûres, c’est bien ce qui nous tirera de la crise." Et ces valeurs sûres ne résident peut-être plus au sein de la N-VA mais à nouveau chez "leurs amis" du CD&V. Jusque-là, 62 à 63 % de l’opinion flamande soutenaient Bart De Wever. Mais si le CD&V parvient à un accord, Bart De Wever a du souci à se faire…

C’est parce qu’il est inquiet qu’on ne le voit plus?
J’aimerais bien le voir pour vérifier ça! Il est rentré de vacances, il ne se montre pas, il attend son heure.

Quelle est l’étape logique suivante pour la N-VA?
La paralysie qui a été une tactique payante jusqu’ici semble remise en question par l’attitude du CD&V. Donc, les nationalistes de la N-VA devraient adopter un mode "action", montrer qu’ils ont le sens de l’État, mais le sens d’un État flamand. Ils doivent prendre le pouvoir au nord. Un ministre-président N-VA en Flandre, à mon avis, c’est leur prochain objectif. Avec cette inconnue: Bart De Wever va-t-il vouloir devenir bourgmestre d’Anvers en 2012, sachant que s'il prend la tête de la Flandre en 2014, les Anversois verront ça d’un mauvais œil. Les Anversois n’aiment pas beaucoup ce genre de cumul. Mais la N-VA reste quand même un parti centré autour de Bart De Wever, et il ne peut pas être partout. Ils vont peut-être faire monter un deuxième homme en première ligne. Ben Weyts? On dit qu’ils réfléchissent beaucoup à la question en ce moment…

Son 20e anniversaire, la N-VA le fêtera-t-elle en République flamande?
Vous savez, ce qui me frappe en ce moment, c’est qu’en Wallonie l’idée de la disparition de la Belgique a fait du chemin. Il devient de plus en plus courant d’entendre: "La Belgique, on n'y croit plus, c’est terminé." Les gens le disent incroyablement plus qu’il y a un an. Alors qu’en Flandre, les gens disent: "Mais non, voyons, pas la disparition de la Belgique! Vous n’y pensez pas!" On a l’impression que les Wallons prennent Bart De Wever plus au sérieux que les Flamands. Je crois qu’en Flandre, on assiste à un retour d’une certaine belgitude. Alors oui, la N-VA pourrait fêter ses 20 ans en République flamande; la Belgique est fragile. Mais si certaines fractures graves peuvent aboutir à l’amputation, d’autres peuvent se guérir. Et lorsque les os sont ressoudés, ils n’en sont que plus solides…

 

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