Charlie à l’école: la lutte des classes

Forcément, les attentats se sont invités dans les discussions à l'école. Et dans certains établissements à forte population d'origine arabo-musulmane, ont suscité des débats passionnés. Reportage.

1266751

Au lendemain des attentats parisiens, on a vu ces reportages où des élèves, de culture arabo-musulmane surtout, refusaient de se joindre à la grande émotion populaire. Des journalistes en ont déduit que certains élèves "justifiaient" les attentats. Pour vérifier, nous avons nous-mêmes rencontré quelques élèves bruxellois musulmans. Pour entendre ce qu'ils pensent de ce qui s'est passé ces quinze derniers jours. Et faire la part des choses entre ce qui relèverait de la provocation adolescente et les signes véritables d'un risque de "radicalisation".

On vous le dit tout de go, on a presque peur en sonnant à la porte de cet établissement du nord de Bruxelles, à la population "mixée": beur, surtout, un peu black et blanc parfois, un peu par hasard. Peur du mépris présumé des jeunes pour la plupart des adultes, peur du communautarisme. Heureusement, l'attitude décontractée de David Berman, le prof de français qui nous accueille dans deux de ses classes, nous rassure. Avec ses classes de 6e, il travaille sur "Est-ce que le savoir rend libre?" et leur fait lire Rabelais, Camus et Michel Onfray. Inutile de dire que depuis plusieurs jours, les attentats contre Charlie Hebdo sont au cœur de la réflexion.

Quand on explique qu'on est journaliste et qu'on aimerait leur avis sur les événements en France, petit remue-ménage. Un jeune homme en veste bleue, assis au dernier rang, se lève même et fait mine de quitter le cours, façon "Pas envie de parler de ça". Après un regard échangé avec le prof, il consent à s'asseoir au premier rang. Tout près de la porte, au cas où. Il sera finalement l'un des plus bavards.

Première question: que comprennent-ils quand ils lisent ou entendent "Je suis Charlie"? Et que ressentent-ils? "Ça veut dire: je suis libre de dire ce que je veux", ose une jeune femme dans le fond. Trouve-t-elle que c'est positif? Elle grommelle que oui. "Sale traître!" lui lance une copine en souriant. Une autre estime que dire "Je suis Charlie" revient à tolérer les caricatures du prophète et que ce slogan est en réalité "une phrase cachée pour dire qu'on est contre les musulmans". Approbation générale.

Entre rire et colère

Au premier rang à droite, une jeune fille porte une tunique noire complète, a ôté son voile, interdit dans l'école. Elle explique que dimanche, jour de la marche républicaine en France, sa tenue religieuse lui a valu d'être agressée. Des gens ont volontairement marché sur sa tunique, l'ont traitée de "fille d'intégriste". Son père craint même une agression physique et voudrait qu'elle ait une bombe lacrymogène. "Achète plutôt une kalasch", lance un garçon, au fond. Le marrant de la classe. Parce que dans cette classe, on passe sans cesse de l'indignation au rire. Pour ceux qui en auraient douté, les jeunes musulmans savent donc se marrer. Et se moquer d'eux-mêmes. "C'est quand ça touche à la religion et au sacré que certains ne tolèrent pas l'humour ou la moquerie", selon David Berman.   

Plus sérieux, les élèves parlent des amalgames associant l'islam au terrorisme. "Certains disent que tous les musulmans ne sont pas des terroristes. Moi je dis qu'à partir du moment où on est terroriste, on n'est pas musulman. Ces types-là sont des imbéciles qui se cachent derrière une religion." Une autre: "On nous dit que si on veut montrer qu'on n'est pas de leur côté, on doit raser nos barbes et enlever nos voiles. Non! Moi, je n'ai pas à justifier ou non les actes de ces imbéciles, ils ne sont pas musulmans".

La jeune fille à la tunique noire reprend la parole. "Si je peux me permettre, les médias font mal leur travail. Vendredi, devant la mosquée, des journalistes ont interrogé des femmes. J'étais là, certaines s'exprimaient super bien, sans aucun accent. Franchement, elles parlaient mieux que… Victor Hugo! Eh bien, au JT, le soir, ils n'ont passé que des dames qui parlaient à peine le français, avec des accents terribles (elle imite): "Li dissin di prophit', c'iti pas bien, li dissin!"" Ils se poilent. Sauf le gars à la veste bleue. "Ils invitent n'importe qui pour s'exprimer au nom des musulmans." Ils ne comprennent pas non plus le quasi-silence médiatique qui entoure les agressions de musulmans à Bruxelles ou en France.

Parisiens hypocrites

Dans une autre classe de rhéto, le premier à s'exprimer, d'origine africaine, donne le ton, plus cynique. "Franchement, quand on regarde ça en famille, on rigole. Tout ce foin pour 17 morts… Ce qui se passe au Nigeria, au Congo ou en Israël, ils s'en foutent. Ce sont des hypocrites." Salve d'applaudissements. "Ils ont payé ce qu'ils ont fait", enchaîne le gars derrière lui avant de s'endormir sur ses bras croisés. "Une droite dans la gueule aurait suffi, fallait pas les tuer, "nuance" le premier. Mais bon, ils savaient ce qu'ils risquaient, ils ont continué. Faut assumer." "Ha ça, ils ont assumé: ils sont morts!", ironise David Berman.

"En France, la liberté d'expression, c'est quand ça les arrange, dit un autre. Quand c'est contre le prophète, c'est de la liberté d'expression, mais quand c'est Dieudonné qui fait des blagues, là, ça ne va plus." Un jeune barbu (au sens pileux du terme) demande: "Et Netanyahou qui défile pour la liberté d'expression et la lutte contre le terrorisme, c'est pas un sketch, ça? Ce n'est pas une caricature?" Qu'est-ce qui est le plus grave?, demande-t-il. Tuer un enfant qui joue sur une plage (sous-entendu à Gaza) ou des journalistes qui avaient délibérément choisi de provoquer? "Sauf qu'ici, ils ont fait les deux, explique David Berman. Ils ont tué des journalistes à cause de ce qu'ils ont fait, mais aussi des gens simplement parce qu'ils étaient Juifs. Ils ne les ont pas tués à cause de ce qu'ils avaient fait, mais à cause ce qu'ils étaient." Le dormeur se relève. "C'est vrai ce qu'il dit, là."

Vers la fin de l'heure de cours, plusieurs exposent les théories du complot qui fleurissent sur Internet. Un complot orchestré par qui? Ils ne savent pas, mais le but est en tout cas de faire porter le chapeau aux musulmans. Nouveau débat.En traversant les couloirs, on repense à notre question de départ: comment le monde a-t-il changé? Et la réponse, désolante, qui nous vient, on la doit à Mademoiselle Si-je-peux-me-permettre: "C'est pire qu'avant. Ça a attisé la haine. En vérité, tout le monde a perdu et le prophète n'a pas été vengé".

Pourtant, en sortant de cette école, on a moins peur qu'en y entrant. Parce que ces ados ne se limitent pas à s'émouvoir et se mettre en colère. Ils savent réfléchir et interroger les discours qu'on leur sert. Celui des médias. Mais aussi – inch Allah -, celui des fous de Dieu.


Tout le dossier "Après Charlie" sur les menaces en Belgique, les réactions à l'école,… dans le Moustique du 21 janvier 2015.

Sur le même sujet
Plus d'actualité