Cette fille est un piège

On les appelle des “brouteurs“: des cyber-escrocs qui poussent leurs proies à des jeux érotiques devant la webcam, avant de les faire chanter. Pour savoir comment ils font, on s'est aussi fait piéger. Volontairement.

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J’avoue. J’ai d’abord été flatté à la lecture de cette double notification sur mon smartphone: “laure_dudu a commencé à vous suivre sur Instagram“, suivi de “laure_dudu a aimé votre photo“. C’est que l'image qui s’affiche en vignette montre une silhouette plutôt avantageuse. Intrigué, je la “suis“ en retour et parcours son profil. La trentaine de photos qu’il comporte sont toutes plus affriolantes les unes que les autres: Laure en bikini, Laure fait du sport, Laure devant son miroir… Sans oublier: “Laure fait du 80B et une taille 34“. Et l’expression “trop belle pour être vraie“ de prendre tout son sens…

Dans la liste des “abonnés“ (plus de 2000), que des hommes: j’identifie quelques footballeurs, beaucoup de jeunes et, mince alors, également quelques connaissances… En dessous des photos, les commentaires alternent le mode interrogatif (“on s’est déjà rencontré quelque part?“) et laudatif (“Canon!“). Régulièrement, “laure_dudu“ leur retourne d’ailleurs le compliment: “Ta photo est très belle aussi“, assorti d’un smiley mimant un baiser. Avant de les inviter à prolonger la conversation “en privé“ sur Skype…


Plus de doute, nous sommes tombés sur un “brouteur“. Comprenez: un cyber-escroc qui cherche à arnaquer des victimes par la séduction et le chantage. Un type d’escroquerie qui n’épargne personne. On se souvient de cette pauvre Binchoise, embarquée dans une “cyber-romance“ avec un faux… Elio Di Rupo, qui était parvenu à lui soutirer 180.000 euros. Il y a quelques mois, un élu tubizien était lui victime de “sextorsion“. Un type de chantage où on menace, contre rançon, de diffuser une sex-tape (authentique ou montée) à la famille, les amis ou les collègues. L’échevin avait refusé de se faire soutirer 1000 €. Résultat, une vidéo montrant un homme se masturber et où on pouvait voir furtivement le visage de l’élu avait été postée sur YouTube pendant quelques heures.

L’ampleur du phénomène? “Difficile à évaluer, estime Olivier Bogaert de la Cyber Crime Unit de la police fédérale.Parce que le sentiment de honte dissuade généralement les victimes de porter plainte. Malgré tout, je dirais que les zones de police reçoivent un à deux signalements de ce type par semaine“. En 2012, en France, deux ados en sont même carrément venus au suicide après avoir été acculés par leur maître-chanteur… Cependant, Olivier Bogaert est catégorique: les ados ne sont pas les seuls exposés. “C’est moins une question de crédulité que de besoin affectif. Les victimes sont généralement des gens isolés qui peuvent avoir une vie professionnelle active mais qui, de retour à la maison, se sentent seuls. Les militaires en mission à l’étranger sont des cibles par exemple. Et j’ai déjà vu un ingénieur se faire avoir. Le niveau de formation et les capacités intellectuelles ne les protègent pas…“

“T’es mignon“

Mais comment diable ces brouteurs parviennent-ils à manipuler psychologiquement ces personnes à priori sensées? Qu’est-ce qui pousse celles-ci à prendre le risque inconsidéré de se déshabiller “face cam“ devant une virtuelle inconnue? Pour comprendre ce scénario, j’ai décidé de me laisser volontairement brouter (façon de parler…).

Je décide donc de liker une des photos de mon brouteur. “laure_dudu“ réplique immédiatement avec un autre “like“. Je lui adresse ensuite un message privé. Ma phrase d’accroche ne manque pas d’ironie: “Are you real?” Quelques minutes plus tard, “laure_dudu“ me répond. Notre ballet peut débuter…

En quelques échanges, j’apprends que “Laure“ a 23 ans, qu’elle est étudiante en architecture et habite Ixelles. Pourquoi me rajouter sur Instagram? “Car t’es mignon“. Je lui renvoie le compliment puis feins de la taquiner. Et lorsqu’elle réplique, je la flatte: “Tu as de la répartie, j’aime ça!“ Elle répond: “Je ne suis pas soumise ;-)“ Première allusion équivoque…. Dans la foulée, elle me demande si j’ai Skype, “pour discuter ce soir“ et me balance son pseudo: “Wonder_lulu1“. On n’irait pas boire un verre plutôt? “Je serais un peu timide, je préfère qu’on discute“, désamorce-t-elle. Avant, tout de même, de me faire la promesse d’une rencontre:“Mais on peut aller boire un verre samedi ;-)“.

“Je ne veux pas me prendre la tête…“

La discussion prend une tournure subitement plus explicite lorsque je lui demande ce qu’elle cherche précisément avec ces relations en ligne. Réponse sans ambages: “Discussion, rencontre et sexe :D“. Puis un très commode: “Je ne veux pas me prendre la tête“. Et sa prétendue timidité alors? “Tu crois quoi? Que je vais te sauter dessus direct lol. On va parler avant ;-)“… 
Eh bien, parlons alors. Je lance un feu nourri de questions. Ses hobbys? “Les voyages, la musique, le shopping, l’art, la cuisine, la déco, les sorties, les promenades, la Noël“. Les endroits où elle sort? La liste de tous les hauts lieux de la vie nocturne bruxelloise (ceux qu’on trouve facilement sur Google…). Sans se rendre compte qu’elle mentionne une même boîte sous deux noms différents. Son nom de famille? “Durant“. Evidemment. Ça ou Dupont…

Laure Durant? Je vérifie sur son compte Facebook. Ultra-verrouillé, évidemment. Et contradictoire… Selon Facebook, “Laure“ étudierait le droit (pas l’architecture).  “J’ai fait un an de droit, j’aimais pas. Donc j’ai changé“, justifie-t-elle. Manifestement, mes questions commencent à être trop inquisitrices, elle se braque: “Tu juges vite. C’est très chiant“. Le brouteur va-t-il me claquer dans les doigts? Je désamorce et lui tend une perche, énorme: “Qu’est-ce que je peux faire pour me faire pardonner?“. La réponse ne me surprend pas: “Fais une photo de toi“… Je botte une première fois en touche.

Le brouteur cherche-t-il à évacuer mes suspicions? Dans la conversation, “Laure“ cite un petit bar que j’ai l’habitude de fréquenter. Elle évoque l’établissement où j’ai fait mes études. Et je suis un peu estomaqué lorsqu’elle lâche tout aussi “incidemment“ le nom d’une de mes connaissances avec qui elle assure avoir eu une aventure. Mais “ça doit rester secret“… Pas de doute, mon brouteur s’est renseigné sur moi. Ça n’a pas dû être compliqué: j’ai commis l’imprudence d’avancer sans cacher mon vrai nom… Autant d’informations utiles en cas de chantage. De mon côté, j’ai entre-temps découvert à qui “Laure“ “empruntait“ ses photos: une certaine Talisa Loop, une mannequin belge qui a sa petite réputation sur Instagram.

“Et toi, t’es chaud? Je peux voir?“

Rapidement, la discussion se déleste de la moindre ambiguïté: on en est déjà à discuter technique de fellations et mensurations des attributs masculins. De toute évidence, mon interlocutrice cherche à faire monter le thermomètre. Et là, elle juge que le mercure est suffisamment haut: “Appelle-moi maintenant ;)“. Il est 23h06. Après trois coups, la communication audio sur Skype s’établit. Je lance un “Salut, ça va bien?“ d’un ton plus assuré que je ne le suis en réalité. “Oui, tu m’entends?“. Elle parle à voix basse. Je m’en étonne. “Y’a mes parents qui dorment…“. “Tu habites tout seul, toi? Tu pourras me ramener chez toi samedi alors“, statue-t-elle. L'offre est claire…

Est-elle toujours si entreprenante? “Je suis célibataire, donc oui, je profite… Et toi, t’es chaud aussi?“. Ironiquement, la question me cueille plutôt à froid. “Samedi, tu vas profiter?“, insiste-t-elle. “Parce que moi, j’avoue que j’ai envie. Et toi, t’en as envie?“. Euh… Je bredouille que oui… “Ça t’excite?“ Nouvelle réponse de Normand. "Parce que moi, oui, je suis un peu excitée…“. Alors qu’elle entreprend de me détailler par le menu “ce qu’elle me fera“ ce fameux soir, j’esquisse un mouvement de fuite, pour la tester: “Parfait. On fait comme ça alors? Rendez-vous samedi? Très bien. Ben je vais te laisser…“
Elle, forcément, ne l’entend pas de cette oreille et suggère qu’on continue de “s’exciter un petit peu“.

Face à mon manque d'enthousiasme, elle ose: “Tu bandes là?“. Moi: “Franchement? Pas vraiment“. Après un nouveau silence, la voilà qui joue sa meilleure partition: un concert de respirations, de gémissements… Après d’interminables secondes, elle précise: “Moi je me touche…“. Puis, de plus en plus explicite: “Et toi, t’as pas envie?“. Nouvelles salves de gémissements. “T’aimes ça? Et toi, tu fais quoi là?… Silence…  "Tu te branles?“.  Enfin, la question tant attendue: “Je peux pas voir?“.

Nous y voilà. En quelques heures à peine et moins de 15 minutes de conversation audio sur Skype, un(e) inconnu(e) m’a incité à me déshabiller devant une webcam. Une stratégie bien rodée, dont on imagine sans peine qu'elle puisse entraîner les plus suspicieux. Tout est fait pour gagner notre confiance et, osons le mot, notre désir. Pas dupe, je décline toutefois l’invitation (“désolé, ce n’est pas mon trip“). La sentence est alors sans appel: “Bon ben laisse tomber alors…“. Fin de conversation immédiate. Cinq minutes plus tard, Laure m’avait banni de son profil Instagram et supprimé de Skype. Juste avant, j’aurais quand meme eu le temps d’écrire une dernière fois dans notre fenêtre de conversation: “Et sinon, on se voit toujours samedi?“

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