« Cette famine, on l’a acceptée! »

En Afrique de l'Est, 12 millions d'affamés attendent une aide qui tarde à arriver. Au 21e siècle, comment la faim est-elle encore possible?

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De jour en jour, le chiffre grossit. Ce lundi (1/8), on comptait 12,4 millions d'Africains de l'Est, dont plus de deux millions d'enfants, touchés par la pire famine qu'ait connue la région depuis 60 ans. L'Ethiopie, le Kenya, Djibouti, le Soudan et l'Ouganda sont touchés. Mais c'est la Somalie qui connaîtrait, une fois de plus, la situation la plus dramatique. Tout le sud du pays a été décrété en famine par l'ONU, lundi (1/8). L'aide nécessaire est estimée par l'ONU à 1,3 milliard d'euros pour les 12 prochains mois, dont 200 millions pour les deux prochains mois. Mais tant au niveau de donateurs gouvernementaux que des citoyens, l'argent est débloqué difficilement. Et trop lentement.

"Malheureusement, il faut attendre de voir les images des affamés, en particulier des enfants qui ressemblent à de vrais petits squelettes vivants, pour que s'ouvre le portefeuille", déplore Sylvie Brunel, spécialiste française des famines. "C'est tragique, mais ça se passe toujours comme ça parce qu'une famine évitée n'est pas un drame." Du côté des dons de particuliers, les ONG belges tirent la sonnette d'alarme: le Consortium 12-12 (000-0000012-12 ou www.1212.be) n'a rassemblé qu'un demi-million d'euros en dix jours. "La gravité de cette crise exige une mobilisation bien plus forte", ont-elles déclaré, rappelant qu'avec 42 €, on peut déjà sauver un enfant de la malnutrition. "Il faut absolument éviter la lassitude du donateur", insiste Sylvie Brunel, qui explique aussi que la famine n'est pas une fatalité, à condition de réagir à temps à ses signes annonciateurs.

En 1992, au début des années 2000 et aujourd'hui encore, la Corne de l'Afrique est touchée par la famine. Pourquoi?
Sylvie Brunel – La caractéristique commune et récurrente des famines de la Corne de l'Afrique, c'est que les sécheresses périodiques ne donnent pas lieu à un traitement préventif. Or, une sécheresse et une famine, ça ne tombe pas du ciel. On voit venir le drame des semaines, voire des mois à l'avance. Il peut aisément être enrayé, à condition qu'on le veuille. Quand des gens meurent de faim, c'est toujours parce qu'il y a eu une acceptation de la famine, par incurie, par négligence ou par indifférence.

Quels sont les signes précurseurs?
Les prix augmentent, les gens commencent à consommer leurs stocks, à vendre leur bétail, à manger des plantes sauvages, à tuer les animaux domestiques… En l'occurrence, les ONG ont donné l'alerte, il y a déjà près d'un an! Mais quand vous la donnez trop tôt, vous n'êtes pas écoutés parce que vous n'êtes pas crédibles.

C'est pour ça que ces famines se répètent: on réagit toujours après coup, dans l'urgence?
Pas forcément. Les pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) étaient des "pays de famine" dans les années 80-90. Plus maintenant, parce qu'ils ont su mettre en place des politiques de prévention. La même sécheresse aujourd'hui ne va pas faire les mêmes dégâts au Mali et en Somalie.

Qu'est-ce que ces pays ont mis en place qui pourrait inspirer les pays actuellement touchés?
D'abord, il faut que l'Etat fonctionne, sans quoi il n'y a pas de politique centralisée, de logistique. Ensuite, il faut des stocks de sécurité que l'on puisse lâcher sur le marché pour faire baisser les prix si ceux-ci flambent. Dès qu'on a commencé à parler d'augmentation des prix des céréales, tous les pays d'Afrique de l'Ouest ont fait des stocks. Il faut aussi des politiques de prévention maternelles et infantiles parce que souvent ce sont les premières victimes. Enfin, il faut qu'il y ait un certain état de démocratie. Quand les médias peuvent faire leur boulot, quand il y a des contre-pouvoirs, quand les ONG peuvent circuler, les risques de famine diminuent.

Quel rôle a joué l'aide internationale dans ce processus?
Un rôle très important! Parce que les pays d'Afrique de l'Ouest et australe manquent cruellement de moyens, financiers, alimentaires et de recherche pour mettre en place des stratégies paysannes (associations de cultures, irrigation). Donc, oui, l'aide internationale est utile. Dire qu'il ne faut pas intervenir, c'est criminel! Bien sûr que l'aide va être en partie détournée et qu'elle va alimenter la corruption. N'empêche que, quand les ONG et les Nations unies font bien leur boulot, on peut enrayer la famine en quelques semaines.

"Quand les ONG et l'ONU font bien leur boulot", ça veut dire quoi?
La meilleure stratégie, c'est une aide ciblée et conditionnée. Dire aux interlocuteurs locaux: c'est nous qui choisissons les moyens d'intervention, les destinataires de l'aide et les lieux d'action. Mais encore faut-il pouvoir la mettre en œuvre dans des États souverains comme l'Éthiopie et le Kenya. En Somalie, on a affaire aux shebabs (des milices islamistes insurgées qui contrôlent une bonne partie du pays – NDLR) à qui c'est égal que certains meurent de faim. Car ce n'est jamais la totalité de la population d'une zone qui est touchée. Vous pouvez avoir des entrepôts pleins de nourriture, et des groupes, comme les pasteurs nomades, considérés comme des citoyens de seconde zone, qui souffrent de la faim juste à côté.

D'ailleurs, pour l'instant, les shebabs nient l'existence d'une famine…
Leur stratégie est très ambiguë: il n'y a pas de problème, ne venez pas parce qu'on ne veut pas de témoins. Mais les famines, quand elles deviennent difficiles à nier, se transforment en famines exposées, pour attirer l'aide internationale. Parce que les régimes en place réalisent que l'aide les renforce sur le plan technique et leur donne une visibilité internationale. En plus, comme ils en deviennent les distributeurs, ils acquièrent une légitimité auprès des populations locales.

Peut-on espérer que la lutte contre la faim s'améliore structurellement à l'avenir?
Je suis assez confiante. Le G20 agricole a remis l'agriculture au centre de la chaîne internationale. On se rend compte que, en Afrique ou ici, soutenir le monde rural, c'est un moyen de lutter contre la pauvreté, mais aussi de renforcer les territoires, parce qu'on évite la désertification, la dégradation des terres. Le vrai développement durable, c'est d'aider les paysans.

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