C’était mieux avant?

La mode du vintage ne se limite pas à la réédition du Nokia 3310. Elle traduit aussi un repli sur son histoire (passée) face à la mutation numérique. (+ DOSSIER dans Moustique du 7 mai 2014)

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Quelle différence existe-t-il entre les tournées Age tendre et tête de bois où un public en début d'arthrose va applaudir de vieilles gloires yé-yé et les soirées God Save The 90's où la génération Facebook vient danser sur des tubes un peu nazes des années Hit Connection? Aucune. Les deux publics sont à la recherche de quelque chose qui leur a échappé mais dont ils gardent un excellent souvenir: leur jeunesse. Il suffit de voir l'ambiance colorée des deux événements – les mamies raides dingues d'Herbert Léonard qui s'éclatent en reprenant Pour le plaisir et les petits jeunes sur orbite dès qu'ils entendent les Spice Girls – pour comprendre que l'époque a besoin de faire la fête. C'est l'un des constats que Jehanne Bergé, 27 ans, une des créatrices de la soirée God Save The 90's, fait au regard du succès – immense – de cet événement qui a flairé son temps sans s'en rendre compte. "On a lancé la soirée, alors qu'on était encore étudiants, c'était donc très naïf et sans aucune envie de faire du fric, explique-t-elle. Ça correspondait à une envie qu'on n'avait pas identifiée – cet esprit Bisounours hérité de nos chambres d'enfants – puisque la philosophie de notre soirée, c'est vraiment ça: Maman est partie, on allume la radio dans le salon et on fait la fête."

C'est souvent par accident qu'on trouve ce qui fait plaisir au public alors que ce dernier ignore encore qu'il n'attend que ça. Comme Jehanne Bergé, le Parisien Christophe Ernault (39 ans) ne savait pas, il y a presque trois ans, lorsqu'il a lancé la revue Schnock, que ce titre allait devenir un vrai petit phénomène de librairie. Avec des ventes qui tournent autour de 10.000 exemplaires par numéro, spécialisé dans les dossiers sur des artistes ayant donné le meilleur d'eux-mêmes dans les années 60, 70 et 80, mais aussi sur les objets régressifs (les meilleurs bonbons de notre enfance, le Collaro Show, l'album country de Michèle Torr, Bonne nuit les petits, la R16…), Schnock était "un coup d'essai, explique Christophe Ernault. Je ne me serais jamais douté être encore là trois ans plus tard, dit-il,à vous parler de Schnockqui, avec le temps, a développé un gros capital de sympathie dans le public. Au départ, on a juste voulu se faire plaisir en se disant qu'il manquait un magazine où seraient traités sérieusement des gens comme Jean Yanne, Jean-Pierre Marielle, Amanda Lear, Daniel Prévost – et qui ferait découvrir des films ou des disques moins connus qu'ils ont faits".

A une époque où tout est disponible sur Internet, le paradoxe de la modernité nous pousserait donc vers le passé. Directeur du Nouveau dictionnaire du rock, Michka Assayas pointe cette "nouvelle" manie d'aller voir maintenant ce qui s'est passé avant. "Nous sommes dans une période où l'on découvre ou redécouvre beaucoup d'artistes maudits, perdus ou oubliés, dit-il. On s'aperçoit aujourd'hui que les années 60, 70 et même 80 étaient riches de talents totalement méconnus et qui résistent à une écoute contemporaine."  Schnock parvient à raviver une certaine nostalgie – souriante mais pas béate – avec des sujets travaillés et ultradocumentés qui revisitent le passé comme on visite un grenier abandonné. Une sorte de brocante culturelle qui correspond à l'air du temps et qui tranche avec l'environnement hyper-connecté dans lequel nous évoluons.

"Dans Schnock, on ne dit pas qu'on a envie de vivre en 1978 et de porter des pantalons pattes d'ef, commente son rédacteur en chef. Schnockest une parenthèse spatio-temporelle. Un peu comme à la fin d'un repas de famille, on a toujours le vieux tonton qui raconte des histoires du passé, mais c'est un moment du dîner – ce n'est pas tout le dîner. Schnock,c'est un peu ça. Ceci dit, le passé et la nostalgie qui s'installent partout dans le goût des gens, cela doit signifier que les gens ne sont pas bien dans leur époque. Il y a un malaise, sans doute créé par la mutation numérique qui est en train de bouleverser toutes les formes de sociabilité connues jusqu'ici. Le confort produit par l'Etat providence ou ce qu'on appelle les 30 glorieuses sont en train d'exploser et on se trouve, pour le moment, dans une zone inconnue. Ça fait paniquer certaines personnes."

D'où cette recherche du "petit monde perdu" – celui qui a fait le succès phénoménal du Fabuleux destin d'Amélie Poulain, film qui, en 2001, annonce le siècle nouveau en perte de repères. D'où cette tentation du "c'était mieux avant" qui, derrière le simple clin d'œil, serait le nid d'une génération de nouveaux réactionnaires. "Oui, pour certains, la révolution technologique, ça va trop vite et c'est trop fort", confirme Christophe Ernault qui annonce que le prochainnuméro de Schnock sera consacré à Brigitte Bardot, sex-symbol anatomique des sixties au centre de deux autres nouveaux livres – Mai 67 de Colombe Schneck et une biographie signée Yves Bigot. Il y aurait comme une envie de passé dans l'air que cela n'étonnerait plus personne.

Après le Vintage Market, rencontre bruxelloise pour fous de seconde main, le plateau du Heysel s'apprête à inaugurer Retrorama, premier festival vintage consacré au design, à la mode et à la musique. La très honorable maison d'édition Belfond vient de créer une nouvelle collection baptisée "Vintage" (c'est dire si le mot est entré dans le langage courant) qui propose de redécouvrir des romans oubliés de son catalogue. Lëkki, boîte spécialisée dans l'électronique d'antiquité, remet sur le marché le Nokia 3310, icône des années pré-smartphone. L'énumération pourrait ainsi continuer longtemps, mais on s'en voudrait de ne pas mentionner le phénomène adulescent cristallisé autour du documentaire The Sound Of Belgium – film sur la new beat des années 80 qui devrait bientôt se décliner en une énorme fête où les clubbers seront téléportés au bon temps du Boccaccio et des descentes de flics au petit matin! 

Il y aurait donc de l'argent à se faire que ça ne surprendrait personne. A ses débuts, il y a trois ans, la soirée God Save The 90's attirait 500 personnes au (petit) Café Bota avec un prix d'entrée à 6 euros. Aujourd'hui, elle s'est installée à Tour & Taxis, fait 5.000 entrées payantes à 16 euros, et la blague d'étudiants a généré trois mi-temps et un quart-temps. "Certaines personnes qui nous suivent depuis le début nous disent "attendez, les gars, ça devient chérot", explique Jehanne Bergé. Mais la soirée a évolué vers plus de qualité, et toute cette infrastructure professionnelle – la salle, les animations, les guests – a un coût, même si je crois que l'esprit initial est intact. On reste très à l'écoute de la communauté qui s'est formée autour de cette fête où, dans le fond, on a inventé notre propre vision des années 90."

La preuve que le segment est économiquement prometteur? On soigne son image et on diversifie le produit. Quand Schnock lance sa compilation ("40 trésors de la chanson française 1969-1983"), God Save The 90's accouche de La 2000, événement festif à destination de ceux qui, dixit le communiqué de presse, trouvaient "la Star Ac naze" mais ont quand même "suivi avec passion l'amourette entre JP et Jenifer". Et lorsqu'on sait que toutes sortes de vieilles licences sont réactivées – du premier parfum Armani de 1984 à Stars Wars (avec des vrais morceaux de Harrison Ford dedans) -, on peut légitimement se dire que l'avenir est au passé.

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