Bruce Springsteen: « Je fais du meilleur rock quand je suis énervé »

Portrait d'une Amérique défigurée par la crise, "Wrecking Ball" renoue avec la tradition des protest songs. Conversation avec le syndicaliste du rock U.S.

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En près de quarante ans de carrière, l’œuvre de Bruce Springsteen a souvent fréquenté les bas-fonds les plus lugubres de l’Amérique. Les laissés-pour-compte jouent toujours les premiers rôles dans ses chansons en forme de témoignages. C’est plus que jamais le cas de "Wrecking Ball", disque coup de poing qui semble – presque – dire "il est temps de prendre les armes". Un disque radical et sombre, à la fois ancré dans la tradition du protest song folk et dans l’efficacité parfois dépouillée des productions modernes. Un jalon important dans la carrière d’un homme qui reste la conscience de la classe ouvrière et de la classe moyenne américaine et dont le job est, comme il le rappelle, de remettre encore et toujours en mémoire le rêve américain et de dénoncer tout ce qui peut l’entraver.

"Wrecking Ball" est suffisamment important pour que son auteur se déplace en Europe pour l'expliquer face à la presse mondiale. Au théâtre Marigny, à deux pas des Champs-Elysées, Antoine de Caunes, maître de cérémonie, s’est livré à un amusant exercice face aux collègues internationaux. "For zoses of you who don’t know me, I am french, I am a comedian and I am a grait fan of ze Boss", a-t-il déclaré en substance avant de préciser sur les planches du théâtre qu’il allait y réaliser le rêve d’une vie: "Monter sur scène avec Bruce Springsteen".

Casser pour reconstruire

Annoncé par son manager de toujours Jon Landau comme un disque de rupture en forme de chronique de l’Amérique en crise, "Wrecking Ball" est sombre, intime et parfois totalement surprenant. Fortement marqué par le gospel mais aussi le blues et le folk, il est produit par Ron Aniello et enregistré entre autres avec la complicité de Tom Morello, guitariste de Rage Against The Machine, mais aussi du regretté Clarence Clemons. "J’envisage cet album comme un disque solo, commente Bruce Springsteen. J’avais un autre disque en chantier et Ron est arrivé pour m’aider à le terminer. Il aime travailler le son et il a utilisé des techniques auxquelles je n’étais pas habitué, plus proche du hip-hop ou du rock alternatif et j’ai tout recommencé. Mais à la base, l’album était fait de chansons folks, composées seul à la guitare."

Ancrées dans la tradition des protest songs comme en écrivaient son héros Woody Guthrie, elles forment un album impressionnant dans le fond comme dans la forme. Le contraste y est permanent. La tradition, les références aux fondements de l’Amérique s’y cognent à la modernité formelle et à la brutalité des sujets abordés. L’Amérique chroniquée par Springsteen est celle brisée par la crise bancaire, par les délocalisations et par la désertification industrielle que Michael Moore décrivait si impitoyablement dans ses premiers documentaires. "J’ai aussi tenu à expliquer que ces crises sont cycliques. Il y en a eu dans les années 30, dans les années 60 avec la ségrégation, dans les années 90 avec la guerre en Irak. "Wrecking Ball" (grosses boules d’acier utilisées pour détruire des bâtiments – NDLR) est utilisé comme une métaphore: casser pour tout reconstruire."

Révolutionnaire, Bruce Springsteen? Il sourit. "Non, mon job, c’est de mesurer le différentiel entre le rêve américain et la réalité américaine. C’est ce que je fais depuis toujours. Le pessimisme et l’optimisme s’entrechoquent dans mes chansons. C’est comme dans le blues, il y a toujours une dose de pessimisme et d’optimisme. C’est ça qui crée la tension." Pour autant, à l’issue de l’écoute de l’album et de la lecture de ses textes, un journaliste anglais, visiblement estomaqué, va jusqu’à s’inquiéter de savoir si le Boss ne préconisait pas une insurrection armée tant le pamphlet, à certains moments, ne s’embarrasse pas de nuances. "On fait toujours du meilleur rock’n’roll quand on est énervé", s’amuse Springsteen.

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Découverte de l’album et journée spéciale le lundi 5 mars sur Classic 21.

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