Brabançonne: Hymne à l’harmonie

La première comédie musicale 100 % belge tourne ses dernières scènes à Bruxelles. Bienvenue dans les coulisses d'une production sans frontière linguistique, une fois!

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Premier lundi d'avril: ce jour-là, on ne se découvre pas. Il vente comme en novembre sur l'esplanade du Heysel, juste en face des neuf sphères de l'Atomium, où se mélangent dans un joyeux bordel les accents flamand et wallon de centaines de musiciens en costume. Un tableau un brin surréaliste, estampillé belge à 100 %. Il ne manque plus que la pluie. C'est le décor qu'a choisi Vincent Bal pour filmer la scène finale de Brabançonne, la toute première comédie musicale entièrement made in Belgium, où des acteurs du sud du pays donnent la réplique à ceux du nord sans la moindre hostilité. Avec beaucoup de plaisir et pas mal de curiosité, d'ailleurs. C'est que ça n'arrive jamais! Le tournage de cette production comico-romantique – qui conte la rivalité de deux fanfares bien de chez nous, concurrentes à un grand concours de fanfares européennes, sur fond d'histoire d'amour – en est déjà à son 26ejour. Du Luxembourg en passant par Anvers, Bornem et Lebbeke, le tournage est aujourd'hui installé à Bruxelles. Mais loin d'être fatiguées, les équipes du film sont exaltées.

Débarqués à six heures du matin, les 300 figurants répètent inlassablement la même scène à chaque coup de sifflet que donne le réalisateur, Vincent Bal. Ce grand brun à lunettes de 44 ans un peu échevelé en est déjà à son quatrième long métrage. Mais lui qui se destinait plutôt au jeune public avec des films comme Minouche ou encore Nono, The Zigzag Kid, change carrément de registre cette fois-ci. "Brabançonne, c'est une histoire qui parle des tribus flamandes et wallonnes avec une romance et des harmonies comme trame de fond. Une sorte de Roméo + Julietteà la belge. J'aime assez bien l'atmosphère des comédies musicales, elle permet d'aborder les guéguerres internes de la Belgique sans forcément s'arrêter sur l'aspect politique."

Succès en fanfare

Pari réussi. Puisque l'identité belge saute aux oreilles dès la première note entonnée par les dizaines de musiciens présents. "J'ai eu l'idée de ce scénario il y a quelques années déjà, en écoutant Jukebox 2000, trois acteurs flamands qui dépoussiéraient des classiques du répertoire populaire en les réinterprétant à leur manière. C'est ce qu'on a fait pour le film, en utilisant de nombreuses chansons du Plat pays, comme celles de Lio ou de Pierre Rapsat. Nous nous sommes vraiment amusés avec notre patrimoine musical", s'interrompt-il pour courir face au moniteur.

Difficile d'avoir les yeux partout avec autant de monde sur le plateau. Du trombone mal placé à l'arrivée des autocars transportant les musiciens, Vincent Bal scrute chaque détail. Et là, c'est la position du bus de la fanfare wallonne, l’Harmonie Ouvrière Combattante En Avant, qui dérange. On coupe tout et on recommence. Attendant que ça passe, le comédien bruxellois Philippe Résimont fume une cigarette sur les marches du Palais 5. Il interprète Damien, un des musiciens de l'harmonie wallonne. "J'avais déjà participé au dernier film de Vincent Bal, et j'avais adoré l'expérience. Du coup, quand j'ai entendu parler de Brabançonne, j'ai passé directement les castings et me revoici." Du pain bénit pour l'acteur. Surtout quand on sait qu'une production wallonne à succès fait à tout casser 100.000 entrées, alors que du côté flamand, le chiffre s'élève à 500.000 voire un million de spectateurs en cas de méga-carton. Une visibilité non négligeable, qui ouvre les frontières aux acteurs francophones totalement inconnus du côté néerlandophone, et vice versa.

En avant les clichés

Philippe Résimont zieute le bus TEC déglingué de son équipe, tout droit sorti des années septante, alors qu'une dizaine de mètres plus loin trône l'autocar flambant neuf de la fanfare flamande, De Vlaamse Koninklijke Harmonie Sint-Cecilia. "Ce qui est génial dans ce film, c'est qu'on n'a pas hésité à jouer sur tous les clichés bien belges, du type les Wallons sont fainéants et n'ont pas d'argent. C'est assez drôle, ça permet d'aborder le conflit avec légèreté et décontraction." Ici, les stéréotypes sont malaxés et étirés à l'envi, pour mieux s'amuser des dérives communautaristes. La preuve avec la fanfare flamande, évidemment pleine aux as et sans état d'âme, qui tente de racheter le trompettiste star des Wallons d'En Avant,suite au décès inopiné de leur soliste.La compétition avant tout. C'est à Arthur Dupont, acteur français remarqué dans Mobile Home et Macadam Baby, que revient le rôle pilier du trompettiste courtisé. Fringant dans sa veste en cuir, les cheveux en bataille, le comédien aborde le conflit linguistique. "D'un point de vue extérieur comme le mien, il est difficile de comprendre l'animosité qui règne entre les Flamands et les Wallons. Ici, tout le monde est rassemblé et ça fonctionne parfaitement. Tout le monde a ce même accent guttural en prononçant "Allez, hein!"."

Amaryllis Uitterlinden, l'interprète de Elke, la fille du chef d'orchestre flamand qui fait tourner la tête du trompettiste wallon, partage complètement son avis. "Je connaissais déjà bien les acteurs flamands qui jouent dans Brabançonne, par contre je n'avais jamais rencontré les francophones! Et c'est génial que ça se passe enfin. Quand on y pense, c'est complètement fou, on vit dans un pays minuscule sans jamais se croiser. Tout est extrêmement hermétique, on ne sait pas du tout ce qui se passe de l'autre côté de la frontière linguistique. On se marre vraiment, d'ailleurs ils m'apprennent des mots: je kiffe ce tournage!"

Quand la musique est bonne

Cliché ou non, si Amaryllis Uitterlinden maîtrise à la perfection la langue de Molière, Philippe Résimont a encore un peu de mal avec le néerlandais. "Ik spreek een beetje… Maar ik doe mijn best." Par contre, à l'occasion de Brabançonne, l'acteur a appris une autre sorte de langage: celle des harmonies. "Vincent Bal est extrêmement pointilleux à ce sujet. Il voulait que les acteurs des fanfares jouent vraiment de leurs instruments, ou du moins, imitent à la perfection leur manipulation. Du coup j'ai pris des cours de clavier et sans être passé pro, je peux dire que je me débrouille plutôt pas mal." Même schéma du côté d'Erika Sainte, Magritte du meilleur espoir féminin pour son rôle dans Elle ne pleure pas, elle chante,également présente au casting. "J'avais envie d'un gros instrument pour ce film, pas trop féminin, alors j'ai choisi le trombone. J'ai pris des cours et j'ai appris les rudiments, j'arrive à sortir quelques notes mais disons que je fais bien semblant." Les bandes-son, préenregistrées par de vrais musiciens, seront rajoutées au montage. Dans ce cas-ci, l'approximation du jeu des instruments est prohibée pour coller au plus près à la réalité. Mais pas le temps d'approfondir le sujet du solfège. "Je suis désolée, je dois filer ou je vais rater mon bus" termine Erika. Elle court rejoindre l'harmonie wallonne En Avant, qui chantonne comme une classe en excursion scolaire sur les banquettes arrière du car de seconde zone de sa fanfare. Pour le reste, c'est à découvrir en salle dès décembre prochain. Et notre petit doigt nous dit que ce film pourrait faire un énorme carton.

 

 

 

 

 

 

 

 

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