Blur: « À quatre en studio… Un événement »

Damon Albarn et les siens dansent de nouveau autour du feu sacré. De retour dans sa formule originale, le quatuor londonien signe un nouvel album, inespéré et bouleversant. Rencontre avec Graham Coxon, l'homme qui a tout déclenché.

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Londres, fin mars. Un soleil printanier réchauffe le cœur de Notting Hill. Le nôtre bat à plein régime. Et pour cause: Blur vient d’annoncer l’arrivée imminente d’un nouvel album, son huitième. Baptisé "The Magic Whip", le disque met fin à douze ans de disette (le dernier "Think Tank" remonte à 2003). Il marque surtout le retour du groupe dans sa formation originelle. Grand absent des studios d’enregistrement depuis 1999, Graham Coxon s’est réconcilié avec ses potes. Pour célébrer cet heureux dénouement, les quatre garçons nous fixent rendez-vous sous le périphérique, au club Modern. C’est là, dans le secret de cette salle de deux cents places, qu’on découvre le nouveau Blur en avant-première.

Sur scène, les Anglais déballent douze morceaux étincelants et quelques singles renversants (Go Out, Ice Cream Man). Mais attention, "The Magic Whip" n’est pas le disque paresseux de quatre rentiers bienheureux. Ici, pas question de se réjouir en tirant sur les ficelles dorées du passé. Blur répond présent en se frottant à l’époque. À ses contradictions (My Terracotta Heart), ses dérèglements climatiques (Thought I Was A Spaceman), ses effrayants progrès technologiques (New World Towers). Damon Albarn soigne sa vision angoissée du futur avec des mélodies fantastiques. Graham Coxon explore le monde avec sa guitare électrique. Alex James se dandine sur des lignes de basse rebondies et Dave Rowntree mène le rythme à la baguette.

Les garçons ont vieilli, c’est sûr, mais leur musique n’a pas pris une ride. Le show délivré dans l’intimité du club londonien témoigne de cette incroyable vitalité. Quelques jours avant la sortie du disque, Graham Coxon nous parle de son retour et livre en exclusivité à Moustique les secrets de fabrication de "The Magic Whip".

En 2012, vous avez publié un nouveau disque solo, le super "A+E". De son côté, Damon Albarn s’est lui aussi fendu d’un excellent album solo avec "Everyday Robots". Vous semblez tous deux apprécier votre liberté artistique en dehors de Blur. Reprendre du service ensemble, c’est le retour des compromis et du consensus?

Graham Coxon – Mon travail solo me plaît mais, honnêtement, Blur reste le groupe de ma vie. Je ne peux pas imaginer un meilleur boulot. J’adore interpréter les émotions de Damon, électrifier ses pensées avec ma guitare. Avec Blur, je me focalise avant tout sur le son. C’est ce que je maîtrise le mieux. Pour un guitariste, la musique de Blur ne présente que des avantages. Elle ne répond à aucune contrainte esthétique, elle n’est pas figée. On s’épanouit aussi bien dans l’énergie que dans la mélancolie. Et puis, quand on compose, on ne se refuse rien, on n’écarte aucune possibilité. Damon et moi, c’est une vieille histoire: on se connaît depuis tellement longtemps… J’ai l’habitude de bosser avec lui. À ses côtés, ma perception du compromis est toute relative.

Après deux dates de reformation à Hyde Park en 2009, vous êtes revenus au même endroit en 2012 pour délivrer un concert en clôture des Jeux olympiques de Londres. Cette nuit-là, vous avez joué deux nouveaux morceaux. Considérez-vous cette date comme le point de départ du nouvel album?

G.C. – Il s’est passé quelque chose ce soir-là… Mais la naissance de ces deux titres n’a pas conditionné la mise en place du nouvel album. Dès qu’on a reçu la proposition des organisateurs des J.O., on a voulu marquer le coup en composant des chansons directement inspirées par l’événement et la ville de Londres, en particulier. J’ai plutôt tendance à considérer cette clôture des J.O. comme la fin d’un cycle. On a tourné la page. Au lendemain de cette date, on a commencé à envisager la possibilité d’un nouveau chapitre… Mais rien n’était écrit.

À partir de quand, justement, avez-vous planifié l’enregistrement du nouvel album?

G.C. – On ne l’a jamais planifié… Le 6 mai 2013, on a joué un concert à Hong Kong. Dans la foulée, on devait se rendre à Tokyo pour un festival. Mais les organisateurs ont tout annulé à la dernière minute. Quelques jours plus tard, on avait une autre date prévue à Jakarta… Entre les deux, on disposait donc d’un temps libre totalement imprévu. C’est là que Damon a eu l’idée de louer un studio. Il avait accumulé quelques maquettes sur son iPad. On est parti de ces embryons de chansons et on a joué ensemble, non-stop, pendant cinq jours. Se retrouver à quatre en studio, c’était un mini-événement: la première fois en seize ans.

Après ces sessions à Hong Kong, vous étiez conscients d’avoir mis un nouvel album en route?

G.C. – Absolument pas. Après cette "pause" de cinq jours, on a repris la route comme prévu et joué des concerts pendant tout l’été. Il a fallu attendre l’automne 2014 pour que je me penche sérieusement sur ce que nous avions enregistré à Hong Kong. Toute cette matière m’obsédait. Elle était là, dans un coin de ma tête. Je savais qu’on tenait quelque chose mais je ne pouvais pas imaginer qu’on avait réussi à jeter les bases d’un nouveau disque. Surtout en cinq jours… J’ai appelé Damon pour lui dire que j’avais envie de peaufiner notre travail. À ce moment-là, il était hyper-occupé avec la sortie de son album solo. Mais ma proposition l’emballait. Il m’a donné son feu vert. J’ai alors débroussaillé, remis de l’ordre dans ce qu’on avait enregistré et retravaillé les compos en studio avec Stephen Street, le producteur de nos premiers albums. Après quatre semaines de boulot, j’avais des morceaux, plusieurs mélodies et une incroyable motivation.  

Ces dernières années, quand on évoquait la possibilité d’un album de Blur, vous étiez particulièrement évasifs, voire totalement ambigus dans vos réponses. Pourquoi avoir fait tant de mystères autour de la sortie de ce disque?

G.C. – On ne pouvait simplement pas évoquer les détails d’un disque qui n’existait pas. Pendant longtemps, même pour nous, l’éventualité d’un retour sur album était un truc abstrait. On n’avait pas la moindre idée de ce qu’on allait faire avec la matière enregistrée à Hong Kong. Dans le groupe, personne ne savait où cela allait nous mener. On était incapable de se projeter dans l’avenir. On n’a jamais cherché à semer le doute ou à créer de la confusion dans l’esprit des gens. On s’est juste contentés d’être honnêtes.

Vous avez annoncé l’arrivée du nouvel album dans le quartier londonien de Chinatown. "The Magic Whip" a été conçu à Hong Kong et plusieurs chansons (Pyongyang, Ghost Ship ou Ong Ong) véhiculent des saveurs d’Asie. D’où vient cette obsession soudaine pour le continent asiatique?

G.C. – Obsession? Le mot est peut-être un peu fort. C’est juste une façon de replacer "The Magic Whip" dans son contexte: pile-poil à l’endroit où on était quand on lui a donné naissance. On a vraiment été marqués par ce voyage en Asie. On était imprégnés par les couleurs locales, la chaleur ambiante, l’humidité, les paysages… Ces atmosphères devaient forcément resurgir à travers notre musique. Dans le studio, à Hong Kong, Damon balançait quelques mots sur des nappes de synthétiseur. On ne pouvait pas encore parler de paroles… D’ailleurs, c’est bien simple: je ne pigeais rien à ce qu’il racontait. C’était du yoghourt, un vocabulaire très imagé, mais totalement en phase avec l’endroit où on se trouvait. Il chantait ce qu’il voyait par la fenêtre de notre hôtel. Il ne pouvait rien chanter d’autre.

À l’époque de l’album éponyme "Blur", l’inspiration était née entre Londres et Reykjavik. Cette fois, tout s’est mis en place entre Hong Kong et la capitale anglaise. Pour imaginer ses meilleurs disques, Blur doit-il nécessairement se ressourcer en terre inconnue?

G.C. – Oui et non. "Blur" et "The Magic Whip" ne sont pas nés dans des conditions similaires. À l’été 1996, Damon avait écrit la majeure partie des paroles en Islande. Mais le reste du disque avait vu le jour en Angleterre. Avec "The Magic Whip", c’est presque l’inverse. La plupart des nouvelles chansons sont nées lors des sessions en Asie. J’ai retravaillé les morceaux pendant quatre semaines à Londres. Entre-temps, Damon est retourné à Honk Kong pour se replonger dans l’ambiance et peaufiner ses paroles. Pour créer, c’est agréable d’être catapulté dans des décors étranges, d’évoluer dans un environnement totalement énigmatique. Sans ce cadre exotique, l’expérience n’aurait pas été possible. "The Magic Whip" n’aurait jamais pu réussir à Londres. À chaque album, on essaie de trouver une nouvelle façon d’enregistrer. Mais quand on a plus de 25 ans d’activités au compteur, ce n’est pas simple de se réinventer d’autres façons de faire. Ici, on peut dire que le hasard a bien fait les choses. "The Magic Whip" est un heureux accident. 

Après une pause de seize ans, comment avez-vous retrouvé votre place au sein de Blur?

G.C. – Progressivement. La tournée de reformation a bien aidé. Et puis, l’enregistrement à Hong Kong, c’était comme la découverte d’une terre fertile, un nouveau jardin à cultiver. Après ces sessions, j’étais dans un état d’âme exceptionnel. J’avais juste envie d’entretenir nos cultures. Je ne dis pas que l’enregistrement était d’une simplicité légendaire, mais rien ne m’a semblé compliqué. Parce que j’étais extrêmement motivé par ce que nous avions produit là-bas. Je n’ai pas vécu la mise en œuvre de ce disque comme un boulot ou une contrainte. Pour moi, c’était juste une partie de plaisir.

Pouvez-vous évoquer le morceau Ice Cream Man et cette fameuse crème à la glace qui coule sur la pochette du nouvel album?

G.C. – L’illustration sur la pochette n’a pas de signification précise. On aimait bien les néons et toute cette imagerie en phase avec le "pop art". On se retrouve bien à travers ce courant artistique. Le morceau Ice Cream Man n’est pas en lien direct avec l’illustration de l’album. Si le cornet de glace de la pochette est lumineux, la chanson l’est beaucoup moins. Ice Cream Man est un morceau métaphorique. Une sorte de variation sur le conte du Joueur de flûte de Hamelin. Dans cette chanson, la glace est synonyme de dangers, de malheurs à venir. Les enfants, même en grandissant, ont cette fâcheuse tendance à courir derrière le glacier…

Avec le temps, comment vos relations ont-elles évolué au sein du groupe? Vous êtes toujours dans un rapport d’amitié ou plutôt engagé dans une relation professionnelle?

G.C. – Un peu des deux. Notre amitié s’est construite au contact de la musique. Dès le début, on voulait monter un groupe ensemble. Quand j’avais treize ans, Damon est venu me trouver après l’école pour me demander de jouer du saxophone sur ses chansons. À l’époque je jouais déjà du sax dans le groupe de Dave Rowntree. C’est comme ça qu’on s’est rencontrés. Alex s’est joint à nous par la suite. On est les meilleurs amis du monde et on s’aime comme des frères. Mais avec nos bons et nos mauvais côtés.

Blur – Go Out

Blur – There Are Too Many of Us

Blur – Lonesome Street

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