Bienvenue dans la fachosphère

Les sites d'info en ligne, même les plus sérieux, laissent la parole à celui qui criera le plus fort. La lepénisation des esprits, aujourd'hui, c'est sur le web.

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Ce lundi 19 septembre, le site en ligne du journal Le Soir mentionne les résultats d'une étude de l'ULB montrant comment des jeunes Bruxellois renouent avec l'islam, influencés par une nouvelle vague de prédicateurs fondamentalistes. "Tiens?, se demande un internaute de passage, pas de commentaires ouverts sur l'islamisation de la jeunesse?" Qu'il se rassure, sur d'autres sites de la concurrence, le même sujet est ouvert aux médisances. Exemple: "Les islamistes sont comme les poux. Quand on en a, difficile de s'en débarrasser. C'est triste à dire, mais le seul remède efficace serait le retour d'une extrême extrême droite de sinistre mémoire". Un autre joue les faux modestes: "Il paraît d'après certains irresponsables que ce sont ces gens-là qui assureront nos pensions. Une certaine loi m'empêche de continuer dans mon commentaire". La loi? Peut-être. La pratique, beaucoup moins.

Quotidiennement, au détour des sujets les plus sensibles, les sites de la presse belge affichent des commentaires similaires: l'inévitable débat sur l'immigration ou le conflit communautaire, la chronique politique, mais aussi les pages sports, lieu d'échanges privilégiés d'amabilités viriles entre supporters. Peu importe que l'article discuté soit éventuellement un modèle d'impartialité, la fachosphère transforme ces fils de discussion ouverts au tout-venant en monologues racistes et injurieux.

"Pour laisser libre cours à leurs fantasmes de proximité avec le lectorat, les sites de presse ont voulu eux aussi proposer un mode participatif, instauré avant eux sur la Toile par les blogueurs", note ce webmaster. Pour s'assurer quelques revenus, aussi. Dans l'économie particulière de la presse en ligne, les milliers de commentaires reçus chaque jour sur certains sites pèsent leur équivalent de "pages vues", soit l'unité de mesure utilisée pour déterminer le volume des publicités figurant sur le site. Rien de répréhensible jusque-là, sauf qu'aujourd'hui, "sur les sujets d'actualité les plus brûlants, il est de bon ton d'aller se gausser des commentaires de LaDH, par exemple". De telles foires aux atrocités que sont devenus certains forums attirent le badaud, dopent le trafic, et donc les revenus publicitaires.

Qui fait la police?

France est l'une des deux modératrices des sites de La Libre Belgique et de La DH. "Lire tous les messages? Impossible! Il y en a 9.000 par jour et nous devons aussi nous charger de la newsletter et de la mise en ligne des vidéos." Incapables d'exercer un contrôle a priori, les "modos" actuels ne peuvent plus intervenir qu'en aval. "On travaille plutôt par mots-clés typiques de certains abus de langage, ou en pistant les profils d'internautes le plus susceptibles de déraper." Les mailles du filet s'en sont trouvées singulièrement élargies. "On en jette quelques-uns, mais il est évident qu'il reste des messages injurieux sur les sites", avoue France. Sur les forums de discussion, beaucoup continuent à hurler à la censure. C'est vrai, certains sites ferment à l'occasion les commentaires pour quelques sujets jugés délicats. Mais nombre d'articles en ligne traînent encore, plusieurs mois après leur publication, leur lot de bavardages à hauteur de caniveau.

Coordinateur de RésistanceS, l'observatoire belge de l'extrême droite, Manuel Abramowicz prépare un ouvrage sur Facebook, "merveilleux outil mais aussi, à l'occasion, mur de la haine et des lamentations". Il rappelle que "par le passé, le courrier des lecteurs de certains quotidiens populaires papier était truffé de saillies effarantes. Pendant la guerre du Golfe, on publiait des trucs du genre: la juiverie déclenche à nouveau la guerre mondiale". Sauf qu'à la différence de son ancêtre papier, ce courrier 2.0 circule beaucoup plus largement par la grâce des réseaux de communication. "On peut se demander si la multiplication des dérapages peut aller jusqu'à influer sur la ligne éditoriale des journaux, qui voudraient de la sorte coller au plus près à leur lectorat. Mais à ma connaissance aucune étude n'a abordé cette question. En revanche, on sait que, de tout temps, le courrier des lecteurs est très lu dans les cercles politiques…" Certains n'hésitent d'ailleurs pas à y voir une confirmation de leur options politiques, disons, musclées.

Les rédactions ne subissant pas de réelles pressions pour mieux encadrer les débordements de leurs lecteurs, la justice pourrait un jour sévir. En France, récemment, cinq internautes ont été reconnus coupables d’injures à caractère raciste ou religieux. Certes, il s'agissait d'attaques visant un particulier. Mais la Belgique détient, dans sa loi contre le racisme et la xénophobie, tout l'arsenal législatif nécessaire à réprimer les atteintes aux groupes et aux communautés. "À ma connaissance, il n'y a pas eu encore de vraie condamnation en Belgique liée à des dérives sur le web, déplore Manuel Abramowicz. Mais deux libraires ont déjà été condamnés pour avoir vendu des publications négationnistes. Même si l'un de ces deux libraires, ignorant ce qu'il avait en rayons, était pourtant Juif! Le même genre de mésaventure pourrait un jour arriver à un site de presse en ligne, qui prétendait jusque-là qu'il n'était pas responsable de ses internautes."

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